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Les châteaux des Croisés et des Ordres Militaires

Château de Montferrand — Mons-Ferrandus — Barin
Le château de Montferrand qui défendait l'antique Rafanée située sur le versant oriental du djebel Ansarieh, a joué un rôle si important que nous croyons devoir résumer ici les événements auxquels il participa et que nous avons relatés dans notre première partie. De ce château il ne reste presque plus rien : ça et là quelques talus et des restes de fondations. Rappelons qu'à la fin de janvier 1099, Raymond de Saint Gilles et ses troupes firent étape à Rafanée « ville magnifique et remplie de ressources » ; ils y restèrent trois jours. Cette cité épiscopale occupait une position stratégique importante se trouvant sur la route allant de Tripoli à Hama ou passant par Arqa et la Source sabbatique près du Crac des Chevaliers. Elle figure sur la Table de Peutinger où on la trouve près d'une autre route allant à Tortose par Jammura (Qal'at Yahmour).

A 1.500 km au Nord-Est de Rafanée, sur une hauteur est situé Barin où séjourna la 6e Légion Ferrata et Dussaud (1), a exprimé la pensée que Mons Ferrandus dérive de l'appellation de cette Légion.
En avril-mai 1105, Togtekin reprit Rafanée à Guillaume Jourdain, successeur de Raymond de Saint Gilles, tuant 500 hommes et démantelant les remparts.

Après la prise de Tripoli (1109), les Francs du Comte Bertrand marchent contre Rafanée, mais Togtekin obtient qu'ils se retirent en les dédommageant largement. Aboul Féda écrit que les Francs construisirent Barin, c'est-à-dire Montferrand, dès les premiers temps de leur occupation. Mais Guillaume de Tyr attribue cette fondation à Pons devenu Comte de Tripoli en 1112 (2).
Tout ce qu'on peut dire, c'est que ce château existait avant 1115. A cette date Albert d'Aix (3) annonce que Bursuq, atabeg d'Alep, enleva aux Francs Montfargie qui désigne évidemment Montferrand. D'autre part, Ibn al-Qalanisi (4) signale que Togtekin au cours d'une attaque de nuit enleva aux Francs le 22 octobre 1115, de nombreux prisonniers et un grand butin.

Le 31 mars 1126, le Comte Pons aidé du roi Baudouin II, enlevait Rafanée aux Musulmans, après dix-huit jours de siège (5). Il est évident qu'il occupa aussi Montferrand.
Nous avons vu (6) qu'en octobre 1133, Pons fut assiégé dans Montferrand par une armée de Turcomans et délivré par le roi Foulques.

Enfin en 1137, le Comte Raymond II de Tripoli est assiégé dans Montferrand par Zengi. La garnison résiste longtemps bien qu'éprouvée par la disette. Le roi Foulques arrive à son secours, mais une partie de son armée est massacrée, dans le djebel Ansarieh. Il pénètre dans la forteresse avec une poignée de combattants et la famine est atroce. Les assiégés obtiennent une capitulation honorable (août 1137). Des troupes accourent de toutes parts pour délivrer la Place, mais trop tard. C'est sans doute la perte de Montferrand à la pointe du Comté qui amena le Comte de Tripoli à céder le Crac à l'Ordre de l'Hôpital cinq ans plus tard. Cependant longtemps après les Hospitaliers paraissent avoir occupé Montferrand, d'où ils faisaient des razzias du côté de Hama. En 1238-1239, le Prince de Hama, Malik al-Muzzafar était maître de la forteresse, mais se sentant menacé par les émirs d'Alep et de Homs, il la fit démolir (7).
1. — René Dussaud, page 98 et suivante.
2. — Guillaume de Tyr, Historiens Occidentaux des Croisades, I, XIV, 25, « in flnibus Tripolitanis supra civitatem Raphaniam, in montem situm praesidium, cui nomen Mons-ferrandus. »
3. — Historiens Occidentaux des Croisades, IV, page 701.
4. — Ibn al-Qalanisi, édition Gibb, pages 150-151.
5. — Foucher de Chartres, Historiens Occidentaux des Croisades, tome III, page 480.
6. — René Grousset, tome II, pages 13-15.
7. — Maqrizi, traduction Blochet, dans Revue de l'Orient Latin, tome X, page 304.

Sources : Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III, La Défense du Comté de Tripoli et de la Principauté d'Antioche. Editeur Paul Geuthner, Paris 1973
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Conquête de Raphanée et construction de Mont ferrand.
Si nous connaissons les campagnes où Pons suivit comme vassal le roi de Jérusalem, nous sommes moins documentés sur celles qu'il dut conduire lui-même contre les Musulmans de Damas et de Homs pour agrandir le comté sur le versant oriental du Jebel Ansariyé et du Jebel Hélu. L'objectif des Provençaux de ce côté était toujours Raphanée (Rafaniya). Or, sous la rubrique de 1115, le Kamil al-Tawarikh nous apprend qu'à cette date les Francs avaient enlevé Raphanée à Tughtekin : « Ils avaient pourvu la place d'hommes et de provisions et ne négligeaient rien pour la mettre en état de défense. » Mais, ajoute Ibn al-Athir, la perte de Rafaniya contraria vivement Tughtekin. Quelque relève, en affaiblissant momentanément la garnison, lui offrit l'occasion attendue, « Il se mit en marche avec des troupes armées à la légère, arriva avant que la garnison fût instruite de son approche, força l'entrée de la place, fit tous les Francs prisonniers, tua une partie des habitants et ramena à Damas un grand butin en chevaux et en bêtes de somme. » (octobre-novembre 1115). Quelques lignes plus loin le Mirât al-Zemân nous montre « le fils de Saint-Gilles » — en l'espèce le comte Pons — opérant une razzia dans la Beqaa. « Posté près de Anjar il dévastait le pays, » lorsque Tughtekin lui infligea une surprise nocturne. L'autre forteresse franque de la région, Barin ou Montferrand, doit avoir été construite par le comte de Tripoli vers la même époque. Il semble en effet que ce soit le nom de Montferrand qu'Albert d'Aix défigure en Montfargie, quand il nous dit qu'en 1115 cette place fut enlevée par l'armée turque de Bursuq. Mais les deux places devaient finalement rester aux Francs. En mars 1126 le comte Pons, aidé du roi de Jérusalem Baudouin II, vint mettre le siège devant Raphanée. Le gouverneur, Shams al-Khawass, étant sorti pour aller demander du secours, son fils, à qui il avait confié le commandement, perdit courage et, après dix-huit jours de siège, capitula (31 mars 1126). La garnison turque se retira librement. Les Francs coururent ensuite ravager la province de Homs.

La réoccupation de Raphanée par les Provençaux dut être suivie de celle du château, tout voisin, de Barin ou de Montferrand. Nous savons en effet qu'en 1132 Barin était une des principales forteresses du comté puisque, à cette date, des bandes de Turcomans, venues de la Jazira, essayèrent de s'en emparer. Le comte Pons se trouvait dans la place; il fit une sortie, mais fut repoussé avec pertes et n'eut que le temps de se réfugier dans la citadelle. Ibn al-Athir prétend qu'il s'enfuit secrètement pour aller chercher du secours. Pour l'Estoire d'Eracles, au contraire, ce fut sa femme, Cécile de France, qui, avertie du péril, courut alerter le roi de Jérusalem, Foulque d'Anjou. « Quant ele vit le roi, si li chéi aus piez et li cria merci en plorant, et li dist que li sires de Halape avoit son seigneur assis (= assiégé) en une seue forteresce qui a non Montferrant, et disoit ele que ses (= son) sires ne se porroit mie tenir longuement, se il n'avoit secors. » En la voyant « plorer si tendrement », le roi de Jérusalem, ému de pitié, marcha aussitôt sur Barin. Les Turcomans essayèrent de leur barrer la route. Ibn al-Athîr nous parle d'un combat chaudement disputé sous les murs. A la fin les Francs, qui avaient l'appui de la forteresse voisine de Rafaniya, eurent le dessus, et les Turcomans, leur coup manqué, se retirèrent.

A cette date de 1132 le comté de Tripoli a atteint sa plus grande expansion territoriale, depuis les environs de Margat (Marqab) au nord jusqu'au Nahr al-Kalb au sud et depuis la mer jusqu'à Montferrand-Barin, Raphanée, le Krak des Chevaliers et Akkar à l'est. Comme on l'a vu, le comté était orienté face à l'est, en marche sur Homs, son objectif. Aussi bien, dans l'ambition des comtes de Tripoli, Homs, ou, comme ils disaient, « La Chamelle » (Camolla), était considéré comme leur future capitale, puisque c'est sous ce nom que l'Etat provençal est souvent désigné chez les chroniqueurs (1). La suite de l'histoire de l'Etat provençal du Liban est trop intimement mêlée à celle de la principauté d'Antioche et du royaume de Jérusalem pour que nous puissions l'en séparer (2).
1. — Par exemple chez Albert d'Aix, Guillaume Jourdain est appelé seigneur de Homs : « Camelee dominus Willelmus de Sartangis (page 623) », et Bertrand réclame à Guillaume la terre de Homs : « terrain de Camolla a Willelmo petit Bertrannus (page 666) »
2. — La Chronologie du comté de Tripoli manque souvent de précision, aussi bien chez les chroniqueurs latins que chez les analystes arabes. Souvent la seule datation se trouve chez Ibn al-Qalanisi; mais si celui-ci est fort exact quand il s'agit de faits damasquins, il l'est moins pour la Syrie du Nord. On peut le croire quand il précise que la victoire de Raymond de Saint Gilles sur la coalition des Musulmans de Tripoli, Damas et Homs (supra, page 338) est du 14 avril 1102. Il date du 12 septembre 1104 le coup de main des Banu Ammar contre le Château Pèlerin (supra, 343), mais il se trompe ensuite sur la date de la mort de Raymond. Il est plus sûr quand il nous dit que la conquête de Rafaniya par Tughtekin sur les Provençaux (supra, 347) est d'avril-mai 1105. Notons qu'il est assez peu explicite sur la tentative de Tughtekln pour débloquer Arqa assiégé par Guillaume Jourdain en 1108. Il ne dit pas, comme ses imitateurs, que le mauvais temps a empêché Tughtekin de se porter au secours d''Arqa. Au contraire il semble insinuer que l'atabeg parvint jusqu'en vue de la place, mais recula à l'aspect des forces provençales en se contentant d'aller assiéger de son côté le fort provençal d'al-Akma. L'auteur arabe spécifie du reste que l'atabeg ne put prendre al-Akma, puisqu'il fut tout de suite rejoint, surpris et battu par Guillaume Jourdain (supra, 351). C'est encore Ibn al-Qalanisi qui est notre meilleur garant pour la conquête du futur Krak des Chevaliers en 1109-1110 par Tancrède qui descendait du nord, après une tentative de coup de main sur Sheïzar (supra, 363). De même pour la date de la surprise de la garnison provençale de Raphanée par Tughtekin : 22 octobre 1115 (supra, 366). Notons que la surprise nocturne infligée à Pons qui pillait la Beqaa par Tungtekin, aidé de l'atabeg Bursuql, est transformée par le chroniqueur damasquin en une grande victoire, ce qui, en tout état de cause, semble fort exagéré : simple choc de deux rezzous, même si les Provençaux, surpris par les Turcs, ont perdu plusieurs de leurs chefs, « au point que Pons et son connétable échappèrent presque seuls. » En tout cas, aucune conséquence territoriale. Mais cette fois l'année seulement est indiquée (H. 510, soit mai 1116-mai 1117).
René Grousset, tome II, pages 366, 367, 368. Histoire des Croisades et du Royaume Franc de Jérusalem, tomes I, II et II. Paris Plon 1935
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René Dussaud — Topographie Historique de la Syrie
A moins de deux heures de Mariamin, on atteint Barin et Raphanée. Nous avons vu que cette dernière était sur la route directe joignant Tripoli à Hama par 'Arqa et la source sabbatique. La table de Peutinger indique une route qui part de Raphanée et se dirige sur Antaradus (Tortose) par Jammura, c'est-à-dire Qal'at Yahmour.

De là l'importance stratégique de Raphanée et de Barin, citadelle ou camp retranché voisin. A l'époque romaine, la douzième légion y campe avant de gagner Mélitène ; la sixième légion y séjourne aussi comme l'atteste une épitaphe latine. Or, cette dernière portait le surnom de Ferrata et nous nous sommes demandé si le vocable de Mons Ferrandus attribué à Barin n'en dérivait pas. Ce n'est qu'une hypothèse dont l'incertitude ne doit pas atteindre l'identification des localités. L'emplacement de Raphanée ne fait aucun doute, les ruines portant encore le nom de Rafniyé. Aboul Féda prononçait Rafaniya et savait que cette ville était ancienne et célèbre dans l'histoire. Ses monnaies attestent, à l'époque gréco-romaine, l'importance qu'avaient pris les cultes syriens dans cette cité, avant l'introduction du christianisme qui en fit un évêché.

Les premiers croisés s'y arrêtent : « pervenimus, disent les Gesta Francorum, ad quandam civitatem pulcherrimam et omnibus bonis refertam, in quadam valle sitam nomine Rephaliam. » Hagenmeyer a noté que la bonne leçon — Raphalia, c'est-à-dire Raphanée, et non Kephalia — est fournie par un seul manuscrit (1).

La position de Barin n'est pas douteuse, puisqu'Aboul Féda nous dit qu'elle est à proximité des ruines de Raphanée et, quant à l'identification de Barin avec Montferrand, les premiers éditeurs du Recueil des Historiens occidentaux des croisades ont depuis longtemps reconnu qu'elle s'imposait par la simple comparaison des sources latines et des sources arabes relatant les mêmes événements (2). Aboul Féda attribue la construction de Barin aux Francs et cela dès les premiers temps de leur occupation. D'après ce que nous avons dit plus haut, ils ont dû utiliser un ancien camp romain. De là, ils inquiétaient la ville de Hama, si bien que Malik al-Mothaffar, prince de Hama, s'empara de Barin en 636 de l'hégire (1238-1239) et ruina la citadelle qui, dès lors, ne fut plus relevée (3).

Notons quelques sites aux environs. Mardabech appartenait probablement à la région de Raphanée ou de Qal'at el-Hosn (4).
La Somaquié est à chercher dans la région de Barin et non vers 'Arqa comme le fait Rôhricht (5). Ce village apparaît à l'occasion du raid de 1233, mené pour punir le prince de Hama de son refus de payer tribut aux Hospitaliers, raid qui détermina une dure riposte cinq ans après. Les Francs, rassemblés dans la Boquée, marchent une nuit pour atteindre Montferrand (Barin). De là ils se rendent à Merjemin (Mariamin) qu'ils pillent pendant deux jours; ils reviennent à Montferrand, de là à la Somaquié, puis rentrent à la Boquée. L'expédition ayant duré huit jours en tout, il en résulte que tous ces sites sont voisins les uns des autres.

Cette région montagneuse paraît correspondre au Djebel el-Djalil que Yaqoût place à l'ouest de Homs et où il signale le village de Sahr ; il y situe la légende du déluge. On trouve bien un village du nom de Sahara dans le voisinage de Hisn el-Akrad, mais il ne peut être confondu avec Sahr. Dans le même district doit se placer le Hisn Djalil, cité par Khalil edh-Dhahiri.

Le Hisn el-Wadi est peut-être Wadi Khalid, site ruiné sur le fleuve du même nom et placé sur la route qui, venant de Tell Nebi Mend, se dirige vers l'Ouest.

Afnoun est cité entre Barin et Hama. Touban, la Tubania des Francs (6), n'est probablement pas éloignée et la localisation notée par Rey sur sa carte, au sud-est de Mariamin, est vraisemblable malgré les objections de Rôhricht (7).
1. — L'itinéraire impose cette identification que confirme Raoul de Caen, Historiens Occidentaux des Croisades, tome III, c. 105.
2. — Historiens Occidentaux des Croisades, tome I, page XXXV. Voir notamment, à propos des événements de 1137, Guillaume de Tyr, XIV, 25 : « in fmibus Tripolitanis supra civitatem Raphaniam, in monte situm praesidium, cui nomen Monsferrandus.  »
3. — Maqrizi, traduction Blochet, Rol, X, page 304 ; cf. page 252 et 265 ; cf. Rôhricht, Kon. Jer., page 830, n. 3. Aboul Féda, loc. cit., et plus tard encore Hadji Khalif, traduction Blochet, ROL, X, page 252, nous disent que, de leur temps, la citadelle de Barin, construite par les Francs, était détruite.
4. — Rey, Colonies franques, page 368; Rôhricht, ZDPV, X, page 259. On peut songer, un peu plus au nord, à Maradesh sur le versant oriental des Monts Nosaïris.
5. — Rôhricht, Kon Jer., page 830 propose es-Semakiyat à l'ouest de Sheikh Mohammed. C'est bien plutôt le point marqué Khirbet el-Bismakiyé sur la carte d'Etat-Major 1920, à l'ouest du Meshta, dont il est que tion ci-dessus.
6. — Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 397 et pages 406-407.
7. — Rey, Colonies franques, page 375 ; objections par Rôhricht, ZDPV, X, page 258. La carte de l'Etat-Major 1920 note Tell Toubav, probablement erreur graphique pour Touban. Kiepert : Toubad.

Sources : René Dussaud, pages 98, 99, 100, 101. Topographie Historique de la Syrie antique et médiévale. Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1927

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