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Les châteaux des Croisés et des Ordres Militaires

Château de Cursat ou Le Coursault ; latin Cursarium ; aujourd'hui Qal'at Az Zau
Le château de Cursat à dix kilomètres au Sud d'Antioche, présente un intérêt particulier aussi bien du point de vue de son histoire que de son architecture. Max Van Berchem lui a consacré une étude excellente que nous n'avons qu'à résumer en y ajoutant des observations empruntées à Claude Cahen.
On ne sait rien de Cursat avant la première croisade ni pendant le premier tiers du XIIe siècle.
Il en est question pour la première fois vers 1133-1134 où le roi de Jérusalem Foulques, allié du Patriarche Bernard de Valence, intervenant comme suzerain, l'assiège et s'en empare.

Château de Cursat
Château de Crusat - Sources Image : Maxime Goepp

La forteresse fut acquise par le Patriarche d'Antioche, au plus tard entre 1155 et 1165. Elle est alors sa place de sûreté où sont enfermés ses trésors ; en cas de trouble il s'y réfugie et de là dirige son administration. Claude Cahen a rendu hommage au caractère énergique du Patriarche Aimery de Limoges, «  le plus prestigieux des patriarches d'Antioche  » qui exerça son pontificat pendant plus de cinquante ans. Sans souci des vengeances qu'il pouvait encourir, il sut tenir tête à des princes redoutables comme Renaud de Châtillon et Bohémond III.
Dès qu'il eut épousé la Princesse d'Antioche Constance, Renaud de Châtillon entra en conflit avec le patriarche. Il le fit mettre en prison et l'en sortit un jour pour le faire suspendre à une tour en plein soleil d'été la tête couverte de miel pour attirer les mouches.
Grâce à sa claire notion du devoir, à son esprit d'initiative dans des circonstances tragiques, il joua véritablement le rôle de «  defensor civitatis  » de certains évêques de Gaule au temps des grandes invasions.

A la bataille de Fons Muratus le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers est tué (29 juin 1149) et Nour ad Dîn va camper sous les murs d'Antioche. C'est Aimery qui refrénant l'affolement de la population, devient l'âme de la résistance. Il dépense l'argent sans compter, prend à sa solde tous les hommes d'armes qu'il peut lever, met en état de défense la ville et les châteaux entre l'Oronte et la mer et appelle au secours le roi de Jérusalem, Baudouin III qui pénètre enfin dans la ville avec des renforts. Après la grande défaite de Harrenc en août 1164 où Bohémond III est fait prisonnier, la Principauté paraît à la merci du vainqueur Nour ad dîn. C'est le Patriarche qui le premier organise la défense d'Antioche et des forteresses voisines. Il s'associe aussi à la démarche faite par le roi de Jérusalem Amaury et le grand maître du Temple auprès du roi de France pour demander du secours. Peu après, Bohémond ayant été libéré à l'été 1165, celui-ci alla à Constantinople solliciter l'appui de l'empereur Manuel Comnène qui était son beau-frère. Étant son obligé, il ne put que s'incliner devant son désir de voir installer à Antioche le Patriarche grec, Athanase II qui résidait à Constantinople.

Aimery de Limoges fut justement offensé de cette initiative qui plaçait à Antioche, un prélat d'un autre rite mais son égal dans la hiérarchie ecclésiastique. Il se retira donc avec dignité dans son château de Cursat. Il y demeura cinq ans. Le patriarche Athanase périt dans le terrible tremblement de terre qui sévit le 29 juin 1170 à Antioche. Le prince Bohémond III alla à Cursat chercher le Patriarche Aimery et le ramena à Antioche où il fut reçu solennellement.
Bohémond III était un prince débauché qui avait déjà abandonné deux épouses pour vivre (vers 1181 ?) avec une femme de mauvaises moeurs, Sibylle «  une prostituée  » dit Michel le Syrien. Le Patriarche l'excommunia et jeta l'interdit sur Antioche ; puis il se retira à Cursat. Le Prince, furieux, vint l'y assiéger et fit la guerre aux membres du clergé «  aussi volontiers com se ce fussent Sarrazin.  »

Renaud II Masoiers, Seigneur de Margat, offrit dans sa forteresse un refuge à ceux-ci ainsi qu'aux chevaliers qui désapprouvaient la conduite de leur suzerain. Il semble bien qu'Aimery vint aussi se mettre à l'abri à Margat. Ce fut une véritable guerre civile. C'est le Patriarche qui conseilla à Bertrand Masoiers de vendre en 1186 à l'Hôpital sa Place forte de Margat.
A la fin de sa campagne de 1188 dans la Principauté d'Antioche Saladin aurait pu aisément s'emparer du château de Cursat. Mais Aimery en puisant dans les trésors qu'il avait amassés obtint que cette place fût incluse dans les territoires laissés aux Francs par le Sultan. Suivant «  l'Anonyme Rhénan, Historia et gesta ducis Godfridi Jacques de Vitry et Mario Sanudo disent aussi que Saladin mit la main sur toute la région sauf sur le château de Cursat.  », Saladin s'empara de toute la Principauté, à l'exception d'Antioche et du «  castrum Patriarchae  » dont il s'éloigna après avoir reçu une forte somme d'argent.
Dans la suite Cursat demeura le château du Patriarche. Pierre d'Angoulême (le patriarche Pierre Ier) ayant pris le parti de Raymond Roupen, Bohémond IV le fit mettre en prison où il le laissa mourir de soif (juillet 1208).
Le doyen et une partie du chapitre du Patriarcat se réfugièrent alors au château de Cursat.

Le 26 mai 1209, Innocent III leur écrivait qu'il avait nommé Patriarche d'Antioche, un de ses collaborateurs Pierre, abbé de Locedio (Pierre II) et il invitait Bohémond IV à l'accepter comme tel sous peine d'excommunication définitive. Le 10 octobre 1212, il écrivait à Pierre II au sujet d'un règlement de revenus du château de Cursat. Il semble que dans la suite, Cursat resta dans la mense du Patriarcat, notamment en 1225 et 1256.

Nous avons pour cette année 1256, un document d'un intérêt exceptionnel puisqu'il nous permet de dater de façon précise, la construction de deux ouvrages de Cursat qui ont la qualité d'exécution des plus puissantes tours du Crac des Chevaliers et de Margat. La Principauté d'Antioche à cette époque et surtout depuis l'échec de la croisade de saint Louis en Egypte, était constamment livrée aux razzias des Turcomans.

Le 9 février 1256, Alexandre IV avait affecté au Patriarche d'Antioche Opizon Fieschi (qui remplit cette charge de 1247 à 1292), la dîme des revenus ecclésiastiques de la province d'Antioche pendant trois années pour la fortification de Cursat.
Les frères de l'Hôpital et du Temple doivent aussi verser cette dîme. Seuls les frères de l'Ordre cistercien en sont exemptés. Même mesure est prise pour la dîme des revenus ecclésiastiques dans toute l'île de Chypre.

Pendant l'investissement d'Antioche au printemps 1268, Beibars avait envoyé un corps de troupe pour attaquer Cursat mais il fut repoussé. Puis, dès que la grande cité fut tombée entre ses mains, il envoya une partie de son armée et ses machines pour préparer le siège de Cursat. Le Patriarche en avait confié la garde à un châtelain nommé sire Guillaume. Celui-ci était en bons termes avec les Musulmans, en particulier avec le gouverneur de Shoghr et Bakas qui intervint auprès de Beibars. Le sultan consentit à laisser la forteresse à Guillaume qui partagerait avec les Musulmans les revenus du territoire. Guillaume ayant perdu sa femme, se fit moine et laissa Cursat à la garde de son père, sire Bastard qui se livra à des expéditions de pillage dans les territoires musulmans et se brouilla avec l'émir de Shoghr et Bakas. Bastard demanda à l'émir de Sahyoun de parler au sultan en sa faveur. Beibars consentit à le recevoir sous sa tente près de Homs mais c'était pour l'envoyer en prison à Damas. (Bastard fut plus tard racheté par les Templiers d'Acre). Ensuite il attira le 13 avril 1275, Guillaume dans un guet-apens et le fit enfermer à Damas où il mourut. La forteresse fut alors assiégée, la garnison essaya de résister puis fut obligée de se rendre le 14 novembre 1275.
Sources : Paul Deschamps - Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III, La Défense du Comté de Tripoli et de la Principauté d'Antioche. Editeur Paul Geuthner, Paris 1973
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Description du château de Cursat
La forteresse est assise sur un tertre rocheux bordé d'escarpements qu'environnent presque entièrement le Nahr el Bawerdé et ses affluents.
On peut constater une analogie avec la position du château d'Akkar où deux torrents embrassent la base du rocher qu'il couronne ; ils se réunissent pour constituer le Nahr Akkar.
Ainsi elle se trouve isolée, sauf à la pointe Sud-Ouest où l'éminence se rattache à un élément du massif de l'Amanus. De ce côté la place est dominée par les hauteurs voisines où l'adversaire aurait pu installer des machines de siège. Pour protéger l'approche de ce point faible, on a approfondi un fossé, creusé dans la terre et taillé dans le roc, et dont l'escarpe est parementée de blocs de grand appareil. Et c'est là aussi qu'on a dressé les défenses les plus importantes du château. L'enceinte, ayant la forme d'un polygone irrégulier, est en grande partie écroulée. Cependant son front Est conserve une muraille percée d'une douzaine de fenêtres en plein cintre qui éclairaient des salles aujourd'hui détruites.

Plan du château de Cursat
Plan du Château de Cursat - Sources : Van Berchem

Au Nord-Ouest, un pont «  P  » franchit le Nahr el Bawerdé ; un sentier en lacet mène à l'entrée «  E  » du château. Cette porte a été réparée grossièrement et ne garde plus le caractère de l'époque franque. On franchit un couloir voûté et l'on rencontre, à 3 mètres de l'entrée, les traces de la coulisse d'une herse. En pénétrant dans la cour on trouve, en fort bel appareil de pierres lisses, la porte en plein cintre du bâtiment «  C  » qui était voûté d'arêtes. Il est très ruiné mais devait être muni d'archères qui défendaient l'entrée. Plus loin, en direction du Sud-Ouest entre «  C et A  », sont des salles souterraines voûtées. Si l'on avance dans la cour, de la pointe Ouest «  A  » jusqu'au milieu du front Sud «  B  », on reconnaît les vestiges de salles parallèles en grande partie obstruées. Au-delà de «  B  », au front Est, une succession de salles souterraines dont l'une a environ 100 mètres de long. Là se trouve une citerne.

Plan du château de Cursat
Plan du Château de Cursat - Sources : Van Berchem

Nous avons parlé plus haut des revenus affectés en 1256 par le Pape Alexandre IV, à des travaux de fortification au château de Cursat. Le témoignage en demeure aux tours «  A et B  », arrondies sur leur front, qui comptent parmi les plus beaux travaux des architectes militaires au XIIIe siècle en Syrie. La tour «  A  » a été dressée à l'extrémité Sud-Ouest en un point dangereusement exposé car ne présentant pas de défense naturelle.

Plan du château de Cursat
Plan du Château de Cursat - Sources : Van Berchem

Nous reproduisons le texte très précis de Max Van Berchem : «  la tour «  A  » forme un éperon à l'angle aigu Sud-Ouest. Elle est construite en blocs de grand appareil, à refends soigneusement dressés et à bossages ravalés, par assises d'environ 80 cm de hauteur. Son pied s'élargit en talus conique et s'appuie sur le roc vif qui a été taillé suivant le même profil jusqu'au fond du fossé. Cette tour renferme deux étages de défense. A l'étage inférieur, un chemin de ronde, voûté en berceau a été ménagé dans l'épaisseur du mur. Ce couloir de défense est percé de sept meurtrières, fortement ébrasées, qui s'ouvrent au fond d'une niche en arc brisé... D'un côté, ce couloir aboutit à une poterne «  P  », qui s'ouvrait probablement sur le chemin de ronde du front Nord-Ouest de la courtine ; de l'autre, il se relie à un escalier montant, en retour d'équerre, à l'étage supérieur et dont le palier «  E  » est éclairé par une huitième meurtrière percée un peu plus haut que les autres. Cet étage possède trois meurtrières, pareilles à celles de l'étage inférieur, et sur les joues de la tour, deux fenêtres rectangulaires. La tour est dérasée à plusieurs mètres plus haut et son couronnement a disparu... La tour a dû être adossée après coup à une muraille de l'enceinte plus ancienne.
Signalons que lors de notre mission au Crac des chevaliers en 1927-1928, M. François Anus en dressant les plans de la forteresse a découvert un couloir analogue, percé d'archères, dans le talus appliqué aux ouvrages de la seconde enceinte, fronts Ouest et Sud. Paul Deschamps, Le Crac des Chevaliers, pages 194-196 et 204-205. — Rey, Etude sur les monuments d'architecture militaire des Croisés... (1871, page 224) signale dans l'enceinte de la ville de Césarée refaite par Saint Louis en 1251 des talus traversés par une galerie, ce qu'a confirmé M. J. Prawer lors des travaux de dégagement qu'il a opérés à Césarée en 1960.

Plan du château de Cursat
Plan du Château de Cursat - Sources : Van Berchem

La tour «  B  », en forte saillie sur la courtine, a tous les caractères de la tour «  A  » ; elle était fermée à la gorge et s'ouvrait, sur la courtine à l'Ouest par une poterne encore visible. Elle a gardé son couronnement primitif et une grande partie de son crénelage. Mais des lézardes profondes, causées sans doute par des tremblements de terre, se remarquent et son mur Est s'est effondré. Mais la réfection de Cursat s'arrêta là et l'ancienne enceinte ne fut pas améliorée. Max Van Berchem a fait un rapprochement très judicieux entre ces deux tours de Cursat et l'ouvrage «  M  » du Crac des chevaliers qui présente le même grand appareil à bossages ravalées en fort relief. Nous pensons que cet ouvrage si remarquable du Crac a été bâti en même temps que la grand' salle et la galerie qui la borde, présentant ces branches d'ogives, ces chapiteaux ornés de feuillages délicats, ces remplages finement sculptés qui ont pu être exécutés à l'époque du séjour de saint Louis au Levant (1250-1254). En ce temps, le Crac avait encore les opulentes ressources qui permettaient les réalisations de belles oeuvres d'architecture.

Plan du château de Cursat
Plan du Château de Cursat - Sources : Van Berchem

Les deux tours de Cursat commencées en 1256, sont donc bien contemporaines des travaux effectués alors dans la forteresse des Hospitaliers.
Sources : Paul Deschamps - Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III, La Défense du Comté de Tripoli et de la Principauté d'Antioche. Editeur Paul Geuthner, Paris 1973
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Scandales et troubles dans la principauté d'Antioche.
Liaison de Bohémond III avec Sibylle de Burzey. La favorite, espionne de Saladin.
Persécution contre le clergé, Révolte de la noblesse contre Bohémond III.
La principauté d'Antioche, en effet, n'était pas moins troublée que la Palestine. Tandis qu'à Jérusalem l'aggravation de la maladie du roi lépreux annihilait l'autorité monarchique, à Antioche c'était l'inconduite de Bohémond III le Bègue qui mettait en péril le sort de la principauté normande. Ce créole voluptueux et léger, «  deceu del diable et aveuglez de péchiez  » avait vers 1168 — si nous nous en tenons à l'essai de reconstitution chronologique de ses amours par Rey (6) — abandonné sa première femme, la princesse byzantine Théodora Comnène pour épouser, antérieurement à 1170, Orgueilleuse, fille du seigneur de Harenc (D'après Rey, le seigneur de Harenc devait être, à cette époque, Guillaume Fresnel, de la famille normande de la Ferté-Fresnel.). Pour Rôhricht et Chalandon au contraire, Orgueilleuse serait la première, Théodora la seconde femme de Bohémond, Orgueilleuse étant attestée encore comme princesse en 1170 et Théodora ayant dû être répudiée lorsque la mort de Manuel Comnène, en septembre 1180, rendit l'alliance byzantine sans valeur. Quoi qu'il en soit, dès avant 1183 Bohémond s'était séparé de sa deuxième épouse pour vivre avec une certaine Sibylle, belle-soeur du sire de Burzey.
Sur Burzey ou Barzuya, à 45 kilomètres à l'est de Lattaquié, à 30 kilomètres au nord d'Apamée, mais de l'autre côté de l'Oronte et du marais du Ghab. Van Berchem, J. A., 1902, tome l, 434, et René Dussaud, pages 151-153. La partie du marais qui s'étend entre Apamée et Burzey formait au douzième siècle «  un lac, constitué au moyen d'une digue.  » On écrit encore Burzaih, Barzaya, Berzé.

Historiens orientaux et chroniqueurs francs se recoupent pour nous présenter Sibylle comme une fort mauvaise femme, «  une prostituée  », dit même rudement le patriarche Michel. Ibn al-Athir nous apprend que, sur le trône d'Antioche, elle faisait l'espionne au profit de Saladin, entretenant avec lui une correspondance suivie et le renseignant sur les intentions et les mouvements des armées franques. Guillaume de Tyr, qui ignorait ses trahisons, la considère cependant comme une femme perverse, n'agissant, dit l'Eracles, que par «  sorceries.  » Ajoutons qu'après avoir trahi les Francs au profit de Saladin, elle devait dans sa perfidie invétérée essayer de trahir son propre époux au profit du roi d'Arménie Léon II. Ce fut elle qui en 1194 devait perfidement attirer Bohémond III dans un guet-apens combiné avec Léon et où le stupide prince d'Antioche fut fait prisonnier par les Arméniens. Pour le moment Bohémond était entiché d'elle et la défendait contre toute attaque. Malgré les adjurations qui lui furent prodiguées, il se refusa à toute séparation et, par son attitude, aggrava le scandale. Il fut excommunié comme bigame ou trigame par le patriarche Aymeri de Limoges, mais, dit l'Estoire d'Eracles, il était «  si fous et si hors de sens qu'il ne doutoit (= redoutait) nule manière de péchié.  » Il se mit en état de rébellion ouverte contre l'autorité ecclésiastique, allant même jusqu'à ordonner une véritable persécution : «  Le Patriarche, les evesques et touz les clers comença à guerroier, batre les fesoit et navrer (= blesser) et ocire. Les moutiers fesoit pecoier (démolir) et les abaïes; prendre i fesoit dedenz quen qu'il (= tout ce qu'il) trouvoit, reliques et autres choses.  » Le patriarche Aymeri de Limoges s'étant réfugié avec ses clercs dans un château de sa manse défendu par des chevaliers fidèles — sans doute Cursat ou Qusair, au sud d'Antioche — , Bohémond III n'hésita pas à venir l'y assiéger : «  Li Princes corut après o (= avec) grant compaignie de genz armées et les assist léanz. Assaillir i fesoit et trère (tirer) ausi volentiers com se ce fussent Sarrazin.  »

La lutte du prince et du patriarche eut vite ébranlé l'autorité de la dynastie normande. Plusieurs des barons d'Antioche, voyant Bohémond III à ce point «  desvoiez de tout bien  », estimèrent «  que il dévoient plus obéir à Dieu que à home.  » L'un des plus puissants, Renaud Mansiaux ou Renaud Mansuer ou le Masoier, seigneur de Margat ou Marqab (Renaud II de Margat), se déclara ouvertement le protecteur des évêques et des clercs persécutés, les recueillit dans son inexpugnable (Livres des Deux Jardins, page 374) qui avoue que «  la femme du prince d'Antioche avait pris le parti du sultan. Elle espionnait pour lui ses ennemis, les conseillait, les dirigeait et lui révélait leurs secrets. Le sultan lui envoyait de riches cadeaux.  » château, s'y fortifia encore avec ses amis et s'y mit en état de révolte ouverte : «  ne soffroit mie là où il avoit pooir qu'en leur feist (aux clercs) honte ne domage.  » Cette fois Bohémond III était bien mis en échec. A l'abri des murailles de Marqab Aymeri de Limoges pouvait impunément braver sa colère.
Guillaume de Tyr (1072) l'appelle Rainaldus Mansuerus. Un des manuscrits donne Masuerus. Riant, avec le Lignage, francise en «  Le Masoir  » ou Masoier. L'Eracle (1071) traduit : Renaut Mansiaus. D'après du Gange ce Renaud II de Margat serait l'arrière-petit-fils de Renaud Ier, également nommé Mansuerus ou Mansiaux, sire de Margat qui, après le désastre de 1119, avait puissamment aidé le roi Baudouin II à sauver Antioche et qui apparaît en 1134 comme connétable de la principauté. D'après du Gange (page 392), Renaud Ier eut pour successeur son gendre, le chevalier picard Guillaume de Thourote. «  Le fils de Guillaume, Bertrand, 3e seigneur de Margat, épousa Raymonde, fille de Gautier III de Beyrouth.  » Notre Renaud II, 4e seigneur de Margat, serait né de ce mariage. Mais Rey (Du CANGE-REY, page 392) a prouvé que Renaud Ier (décédé avant 1160) eut pour successeur son fils Renaud II qui nous occupe ici et qui est attesté entre 1160 et 1183. Et Renaud II eut lui-même pour successeur son fils Bertrand qui, en 1186, vendit Margat et Valénie aux Hospitaliers. Rey ne retrouve pas en tout cela de sire de Thourote.

La situation était grave, car Saladin pouvait profiter de la guerre civile pour envahir la principauté. Dans ces circonstances difficiles, Baudouin IV cherchait à accomplir son devoir d'arbitre. Tâche infiniment délicate. Il tint conseil avec les prélats du royaume sur les moyens à prendre pour tirer le prince d'Antioche de «  si doloreus estat  » et le pays de «  ce grant meschief.  » «  Il virent bien que li Prince avoit desservi (= démérité)  », mais ils n'osèrent employer la force : son égarement était tel que, si l'armée royale était envoyée contre lui, il risquait, dans un moment de folie, d'appeler les Musulmans à son aide et de leur livrer ses forteresses, mouvement qu'il aurait ensuite vainement regretté car il n'aurait plus été en son pouvoir de s'en débarrasser, «  D'autre part il estoit si avuglez de péchiez et enlaciez de sorceries que il ne vousist (= n'eut voulu) nului escouter qui raison li mostrast encontre sa folie.  » Voyant que ce serait peine perdue de l'admonester et que vouloir le contraindre risquerait de le pousser dans les bras de Saladin, le roi et ses conseillers se résignèrent à prendre patience, attendant que le temps et la grâce divine eussent fait leur oeuvre.

Cependant la situation ne faisait qu'empirer. Du fait de Bohémond III toute la principauté d'Antioche était en interdit, «  por les sacrilèges et por les torz que l'en fesoit aus clers et aus églises. Par tout le païs ne fesoit l'en nul sacrement, fors seulement batizier les enfanz et confesser les malades.  » La Cour de Jérusalem se décida donc à envoyer dans la principauté une ambassade comprenant le patriarche de Jérusalem, Renaud de Châtillon, ancien prince d'Antioche et beau-père de Bohémond III, le grand-maître du Temple, Arnaud de Toroge, et le grand-maître de l'Hôpital, Roger des Moulins.
Guillaume de Tyr, page 1073. Roger des Moulins, grand maître en octobre 1177. Mort le 1er mai 1187. Delaville Le Roulx, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, pages 83-96.

En passant par Tripoli, les envoyés prirent avec eux le comte Raymond III, dont les bons rapports avec Bohémond pouvaient être utiles, et tous, par Laodicée (Lattaquié), atteignirent Antioche où ils convoquèrent par devers eux le prince et le patriarche. Malgré toutes leurs admonestations ils ne purent tirer Bohémond III de sa folie. Ils essayèrent du moins de ménager un accommodement : Bohémond rendrait au patriarche et au clergé tous les biens qu'il leur avait confisqués, et l'interdit serait levé de la terre, le prince seul restant excommunié tant qu'il ne se séparerait pas de Sibylle (1181).
Bar Hebroeus (page 391) prétend que les prélats latins, tout en anathématisant le concubinage de Bohémond III avec Sibylle, déclarèrent dissous, pour quelque cause de nullité canonique, son mariage avec la Byzantine Théodora, Orgueilleuse de Harenc restant, en ce cas, considérée sans doute comme la seule épouse légitime du prince (?).

Les deux partis ayant paru accepter ces conditions, les envoyés de Baudouin IV reprirent le chemin de Jérusalem, persuadés que le pays était pacifié. Mais après leur départ Bohémond III se montra «  pire qu'avant.  » Plusieurs de ses barons lui ayant adressé des remontrances, il les chassa de la principauté et confisqua leurs terres. Il traita ainsi son connétable et son chambellan, Guichard de Lisle et le comte Bertrand. Grave imprudence, car les bannis se réfugièrent en Cilicie, à la cour du prince arménien Roupen III qui les accueillit avec honneur, leur donna des fiefs et les prit à sa solde, événement qui dut certainement concourir à la brouille survenue peu après entre Roupen et Bohémond III.
René Grousset, tome II, pages 693, 694, 695. Histoire des Croisades et du Royaume Franc de Jérusalem, tomes I, II et III. Paris Plon 1935

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