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La première Croisade par Foulcher de Chartres

Année 1115, nouvelle campagne des Turcs contre les Chrétiens

reproduction de l antique Antioche
Reproduction de l'antique Antioche

L'année 1115 de l'Incarnation du Sauveur, les Turcs reprenant leur ardeur et leur audace accoutumées, se mirent en marche assez secrètement vers le mois de juin, traversèrent l'Euphrate, entrèrent en Syrie, et vinrent camper entre Damas et Antioche sur Oronte, devant la ville de Chezar, sous les murs de laquelle ils s'étaient de même portés quatre ans auparavant, comme on l'a rapporté plus haut. Mais le roi de Damas savait, à n'en pouvoir douter, que ces Turcs ne le haïssaient pas moins que nous autres Chrétiens, pour avoir traîtreusement consenti à ce que Majduk, satrape et chef de leur milice, fût assassiné, dans l'une des années précédentes, comme on l'a vu ci-dessus ; il fit donc sa paix avec Baudouin et Roger, prince d'Antioche, dans l'espoir que, s'unissant lui troisième avec eux deux, ils formeraient ainsi un triple lien que les Turcs ne pourraient ensuite rompre facilement : il craignait, en effet, s'il demeurait seul et isolé, d'être promptement détruit avec tout son royaume.

Le roi Baudouin, cédant à l'urgence de la nécessité et aux avis que lui adressaient les gens d'Antioche, partit donc pour prendre part à la bataille qu'on regardait comme inévitable.

Cependant aussitôt que les Turcs eurent appris que ce prince, attendu depuis près de trois mois par ceux de Damas et d'Antioche, s'approchait d'eux, ils craignirent de s'exposer au péril d'une mort certaine, s'ils engageaient le combat contre des forces si considérables, quoiqu'eux-mêmes fussent plus nombreux encore ; ils se retirèrent sans bruit, et se cachèrent dans certaines cavernes, mais sans trop s'éloigner. Quand ils eurent ainsi disparu, le roi et les autres se persuadèrent que ces Païens avaient entièrement quitté les régions que nous occupions, et le roi retourna sur ses pas jusqu'à Tripoli, Liban.

Pendant que ces choses se passaient, les Ascalonites, sachant que le territoire de Jérusalem se trouvait dépourvu d'hommes d'armes, se portèrent en hâte sur Jaffa, ville qui nous appartenait, et l'assiégèrent tant par mer que par terre. Là vint aussi la flotte de Babylone (du Caire), forte d'environ soixante-dix navires, dont les uns, armés d'éperons, et à trois rangs de rames, étaient préparés pour le combat, et dont les autres servaient au transport des approvisionnements fournis par le commerce.

Ces Infidèles, les uns sortis de leurs vaisseaux, et les autres réunis en corps sur terre, donnèrent l'assaut à la ville, et s'efforcèrent, à l'aide d'échelles qu'ils avaient apportées avec eux, de monter sur les murailles ; mais ils furent vivement repoussés par les habitants, quoique peu nombreux et affaiblis par les maladies. Les Païens voyant qu'ils ne pouvaient emporter cette place, comme ils s'en étaient flattés, et que tout leur succès se bornait à avoir brûlé les portes, craignirent que ceux de Jérusalem, à qui l'on avait porté la nouvelle de leur entreprise, n'accourussent au secours des gens de Joppé ; ceux donc qui étaient venus par terre regagnèrent Askalon, et ceux qui étaient arrivés par mer firent voile pour Tyr.

Quelques jours après, cependant, les Ascalonites revinrent devant Joppé, croyant que, bien préparés, ils surprendraient les nôtres sans qu'ils fussent sur leurs gardes, et jetteraient le désordre parmi eux, en les assaillants à l'improviste.
Mais le Dieu tout-puissant protégea et sauva les nôtres une seconde fois, comme il l'avait fait une première.
Tout en se défendant, ils tuèrent quelques hommes à l'ennemi, et en firent prisonniers un plus grand nombre. Les Sarrasins se mirent alors à lancer sur la ville une grêle de pierres, après s'être efforcés d'abord de s'introduire au moyen d'échelles qu'ils avaient transportées sur six petits navires, et appliquées aux murs ; mais quand ils se furent fatigués sans succès autour des remparts, pendant six heures du jour, ils se retirèrent tristement, et emportèrent leurs morts.
Quant aux Turcs dont il a été parlé plus haut, lorsqu'ils apprirent que notre armée était rentrée dans ses foyers, ils retournèrent à leur premier poste, coururent toute la Syrie, s'emparèrent d'autant de château et de métairies qu'ils purent, ravagèrent tout le pays par le pillage, et emmenèrent avec eux une foule de captifs et de captives.
Mais aussitôt que la nouvelle en fut portée aux gens d'Antioche, qui déjà s'étaient retirés, ils revinrent sur leurs pas, et marchèrent contre les Turcs. Déjà ils approchaient de l'ennemi, et apercevaient de loin ses tentes plus près qu'ils ne l'avaient cru d'abord rangeant donc sur-le-champ leurs troupes en bataille, ils descendent dans la plaine, enseignes déployées, et vont droit aux Turcs, près du fort de Sarmith. Dès que ceux-ci virent ce mouvement, tous ceux des leurs qui étaient armés d'arcs tâchèrent de tenir ferme, mais les Francs, poussés par une violente colère, et aimant mieux vaincre si Dieu le permet, ou succomber si le Seigneur l'ordonne, que d'être ainsi, chaque année, tourmentés par ces mécréants, se précipitèrent avec une merveilleuse impétuosité sur le point où ils voyaient la foule des Infidèles plus épaisse ; les Turcs résistèrent d'abord quelque temps, et bientôt après se hâtèrent de tourner le dos à un ennemi qui les frappait et les égorgeait sans pitié.

On porte à trois mille le nombre des Païens tués dans ce combat; beaucoup furent faits prisonniers, et ceux qui voulurent éviter la mort n'y échappèrent que par la fuite. Les nôtres demeurèrent en possession des tentes de l'ennemi, et y trouvèrent une grande quantité d'ustensiles et d'argent, dont on évalue la somme à trois cent mille byzantins. Les Turcs abandonnèrent en outre, sur le champ de bataille, ceux des nôtres qu'ils avaient pris, tant Francs que Syriens, leurs propres femmes, leurs servantes, beaucoup de chameaux, et, suivant le recensement qu'on en fit, plusieurs milliers de mulets et de chevaux.
Le Seigneur est véritablement admirable dans toutes les merveilles qu'il opère.

Lorsque ceux de Jérusalem, d'Antioche et de Damas se réunirent pour le combat, tous ces grands préparatifs n'aboutirent à rien. Est-ce donc en effet la multitude des soldats qui assure la victoire dans la guerre ?
Rappelons-nous les Macchabées, Gédéon et plusieurs autres, qui, se confiant, non dans leur propre force, mais dans celle de Dieu, ont avec quelques hommes détruit plusieurs milliers de combattants. Les détails que je viens de rapporter feront connaître aux races futures, cette mémorable bataille.

Trois nuits étaient passées depuis, que l'astre de la Vierge avait disparu du ciel, lorsque la trompeuse fortune trahit cruellement les Turcs. Leur défaite montra assez clairement à tous combien, avant l'événement, on doit se garder de croire assuré le succès de quelque entreprise que ce soit, car l'issue de ce combat fut tout autre que ne l'espéraient les deux partis.

Cette année, un tremblement de terre renversa de nouveau la ville de Mamistra, dont la citadelle s'était, comme on l'a dit, écroulée, en grande partie l'année précédente, par l'effet d'un semblable fléau ; d'autres lieux du pays d'Antioche n'éprouvèrent pas de moindres malheurs.

Cette même année vint à Jérusalem un certain Béranger, évêque de la cité d'Orange : Pascal, qui alors commandait dans Rome en qualité de pape, envoyait ce prélat avec les pouvoirs de légat pour destituer Arnoul, patriarche de Jérusalem.
La renommée, toujours prête à semer les troubles, avait peint celui-ci au pontife romain comme illégalement élu et entaché de plusieurs défauts, et indigne d'occuper le siège d'une telle importante Eglise.
Tels étaient les griefs contre ce patriarche, et de là les bruits répandus sur lui.
Le légat convoqua donc un concile, dans lequel il le déposa. Celui-ci se rendit alors à Rome, fut remis en possession du patriarcat, et revint revêtu du pallium.

Cette année encore le roi alla en Arabie, et y éleva un château sur un certain monticule qu'il reconnut être placé, de toute antiquité, dans une forte situation, non loin de la mer Rouge, à trois jours environ de chemin de cette mer, et à quatre de Jérusalem.
Baudouin mit dans ce château de bonne garnison, destinée à dominer, sur toute la contrée d'alentour pour l'avantage des Chrétiens et il ordonna qu'il s'appellerait, Mont Royal ou Montréal, par honneur pour lui-même qui avait construit ce fort, en peu de temps, à l'aide de peu de monde, mais avec grande audace.

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Sources : Textes de Foulcher de Chartres - Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France ; Editions J-L. J.Brière, Librairies : Paris 1825

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