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La première Croisade par Foulcher de Chartres

Année 1116, Baudouin visite Mont Royal et la Mer Rouge

Carte de la Mer Rourge en Egypte
Carte de la Mer Rourge en Egypte

Dans l'année 1116, le roi partit de Jérusalem Porte Saint-Etienne avec environ deux cents hommes d'armes pour aller visiter ce château, et poussa jusques à la mer Rouge pour reconnaître un pays qu'il n'avait pas encore vu, et chercher si par hasard il n'y trouverait pas quelques-unes des choses dont nous manquions.
Sur le bord de cette mer il rencontra la ville d'Hélis, où, suivant ce que nous lisons dans l'Ecriture, s'arrêta le peuple d'Israël, après le passage de la mer Rouge. Cette cité est à sept jours de marche de Jérusalem pour des hommes à cheval.
Les pécheurs qui l'habitaient en eurent pas plutôt appris l'arrivée du roi, qu'ils quittèrent leurs demeures, se jetèrent dans leurs barques et se lancèrent, saisis d'effroi, sur cette mer.

Cependant, lorsque le roi et ceux qui l'accompagnaient eurent examiné ces lieux aussi longtemps qu'il leur plut, ils retournèrent au Mont Royal ou Montréal, d'où ils étaient venus jusqu'en cet endroit, et revinrent ensuite à Jérusalem.
Quand ils nous racontèrent la course qu'ils venaient de faire, nous fûmes charmés tant de leur récit que des coquilles marines et de certaines pierres d'une espèce très précieuse qu'ils avaient apportées, et nous montraient.

Pour moi, je m'informais d'eux en détail, et avec avidité, de la nature de cette mer : jusqu'alors, en effet, j'ignorais si elle était douce ou salée, formait un étang ou un lac, avait une entrée et une sortie comme la mer de Galilée, ou si enfin elle était terminée et fermée à son extrémité ainsi que la mer Morte, qui reçoit le Jourdain, mais ne lui donne plus passage, et finit au midi à Ségor, la ville de Loth.
Cette mer Rouge est ainsi nommée parce que son lit est couvert de sable et de petites pierres rougeâtres, qui, quand on regarde au fond de ses eaux, les font paraître rouges ; et cependant ces mêmes eaux, si l'on en puise dans un vase quelconque, on les trouve limpides et blanches comme celles de toute autre mer. Celle-ci vient de la grande mer appelée vulgairement Océan, qui, au sud, pénétrant par un détroit dans l'intérieur des terres, s'étend vers le nord jusqu'à la ville d'Hélis, dont il a été parlé plus haut, et finit non loin du mont Sinaï, dont elle est cependant distante de tout le chemin qu'un homme à cheval peut faire en un jour.

De cette Mer Rouge (La mer Rouge sépare la péninsule Arabique du continent africain, et forme le golfe d'Aqaba, au sud du port israélien d'Eilat), ou de la ville d'Hélis, citée plus haut, jusqu'à la grande mer Méditerranée, par laquelle on va de Joppé ou Jaffa, Ascalon, Gaza, à Damiette, Dumyat ou Damietta, on compte quatre ou cinq journées de marche à cheval. Entre les sinuosités que forment ces deux mers, sont comprises l'Egypte, toute la Numidie et l'Ethiopie, qu'entoure le Géon ou Nil, fleuve du Paradis, comme on le lit dans la Bibliothèque de Solin.
Je puis bien admirer, mais je ne saurais nullement m'expliquer comment et pourquoi ce fleuve, qui, comme on le voit dans les saintes Ecritures, sort du Paradis terrestre avec les trois autres, paraît cependant jaillir une seconde fois d'une source nouvelle, puisqu'il coule ainsi entre la mer Rouge, à l'orient, et la grande mer Méditerranée, où il va se perdre, au couchant. En effet, la mer Rouge, par sa position, le sépare de l'orient, où nous savons que se trouve le Paradis terrestre dont il sort. De quelle manière donc il reprend sa source en deçà de cette mer rouge, soit qu'il la traverse ou ne la traverse pas, c'est ce qui me confond.
On nous apprend la même chose de l'Euphrate, qui prend sa source dans l'Arménie, traverse la Mésopotamie, et passe à vingt-quatre milles tout au plus, ce me semble, de la ville d'Edesse ou Urfa. Recherche qui voudra la cause de ces phénomènes, et l'explique qui pourra, quant à moi, je me suis bien souvent efforcé, en questionnant une foule de gens, d'obtenir à cet égard quelque éclaircissement ; mais je n'ai jamais rencontré personne qui pût me rien dire de satisfaisant.
J'abandonne donc toute explication sur ce point à celui qui a placé miraculeusement les eaux au dessus des cieux, les a fait ensuite pomper par les montagnes, les collines et les creuses vallées puis, les dirigeant à travers des routes cachées, leur a ouvert des chemins souvent interrompus jusqu'aux flots de l'Océan, et les a enfin fait entrer et perdre miraculeusement dans la mer. Revenons donc maintenant à notre histoire.

Aux approches de la fin de l'année, le roi, attaqué d'une douloureuse maladie corporelle, craignit d'en mourir, et renvoya sa seconde femme, dont il a été parlé plus haut ; la comtesse de Sicile, nommée Adélaïde. Son mariage avec elle était en effet d'autant plus coupable que la première femme qu'il avait épousée solennellement et loyalement à Edesse vivait encore.
Dans cette même année, plusieurs parties de l'Italie souffrirent beaucoup de tremblements de terre.
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Année mai 1117


Saint-Jean d'Acre ou Ptolémaïs - Sources: bibleplaces

L'année suivante 1117, à dater de l'Incarnation du Sauveur, ladite reine sortit du port de la ville de Ptolemais ou Saint-Jean d'Acre le jour même où, conformément aux règles ecclésiastiques, se chantent les grandes litanies (le jour de la saint Marc), et retourna par mer dans son comté de Sicile.
Ensuite, et dans le mois de mai suivant, une multitude innombrable de sauterelles inonda le territoire de Jérusalem, et dévora plus complètement encore que d'ordinaire les vignes, les moissons et les arbres de tout genre ; on les voyait, à la manière d'armées composées d'hommes, se concerter pour ainsi dire soigneusement et à l'avance dans une sorte de conseil, marcher ensuite en bon ordre par les chemins, exécuter, les unes en marchant, les autres en volant, l'expédition arrêtée pour chaque jour, et enfin se choisir pour la nuit un même asile.
Lorsqu'une fois elles eurent mangé les blés déjà verts, et rongé les écorces des arbres avec leur sève, ces sauterelles, tant les rongeuses que les ordinaires, quittèrent le pays. 0 méchanceté des mortels, qui sans cesse persistent dans leur malicieuse perversité !
Notre Créateur et notre maître nous atteint, et nous avertit, par de grandes et nombreuses preuves, de sa colère, nous effraie par des prodiges, nous gourmande par ses menaces, nous instruit par ses leçons, nous frappe même de sa verge ; et nous, persévérant toujours dans nos iniquités, nous méprisons ses avertissements, et violons orgueilleusement ses préceptes.

Faut-il donc s'étonner que des Sarrasins, ou d'autres maîtres iniques, nous prennent nos terres, lorsque nous-mêmes étendons une main rapace sur les champs de nos plus proches parents, lorsque nous y promenons frauduleusement le soc de la charrue, les enlevons, comme des filous, par les chicanes d'une mauvaise foi cupide, et en accroissons méchamment nos propres domaines ?
Faut-il s'étonner si Dieu permet que les rats dévastent nos récoltes au moment où déjà elles commencent à germer et à prendre racine dans la terre, que les sauterelles les dévorent lorsque déjà dans leur force elles montent en épis, qu'enfin des insectes de toute espèce ou une brûlante chaleur les gâtent dans nos greniers, puisque nous-mêmes nous trompons en acquittant les dîmes dues au Seigneur, ou même poussons le sacrilège jusqu'à les retenir entièrement ?
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Année 1117, juin
Le mois suivant, qui était celui de juin, et après l'heure du chant du coq, la lune apparut d'abord complètement rouge à ceux de nous qui la considéraient dans le ciel puis, cette couleur rouge se changeant en un noir foncé, cet astre perdit toute la force de sa lumière pendant deux heures. Ce phénomène arriva dans la nuit qui, avec la journée suivante, formait, comme on le lisait dans les calculs du calendrier, le treizième jour de la lune.
Si cet événement singulier avait eu lieu le quatorzième jour de la lune, nous aurions compris que c'était une éclipse de cet astre ; mais à la manière dont ce fait se passa, nous le regardâmes comme un pronostic.
Quelques-uns de nous, cherchant à l'interpréter, prétendaient que la rougeur de la lune annonçait le sang prêt à couler dans les combats, et expliquaient la couleur noire de cet astre comme le présage d'une famine future.
Quant à nous, voyant toutes ces choses d'un œil plus sage, nous les abandonnions à la prudence et à la volonté de Dieu, qui a prédit avec vérité à ses disciples que peu de temps avant la fin du monde il y aurait des signes dans le soleil et dans la lune, et qui, quand il lui plaît, fait trembler la terre, et la rend ensuite immobile.
Ce qui suit arriva dans le même mois, et pendant le silence de la nuit, le vingt-sixième jour de juin.

Le roi éleva près de la ville de Tyr, et au delà de la cinquième pierre milliaire placée en dehors de cette cité, un petit château nommé Scandaléon, mot qui peut s'exprimer par "Champ du Lion", en fit mettre toutes les brèches en bon état, et y plaça une garnison pour resserrer ladite ville.
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Année 1117, décembre
Cette même année, dans le mois de décembre, la cinquième nuit après l'éclipse de lune arrivée quand on comptait le treizième jour de la lune, et au commencement de cette même nuit, le ciel nous parut à tous briller, du côté du nord, d'une lueur de la couleur du feu, ou plutôt du sang.
A l'aspect de ce prodige, qui renfermait en lui-même une foule de signes merveilleux, nous fûmes frappés d'une vive admiration. Dans le milieu de cette lueur rouge, qui d'abord avait commencé à s'étendre peu à peu, nous vîmes en effet des rayons de couleur blanche s'élever en grand nombre de bas en haut, tantôt en avant, tantôt en arrière, tantôt au centre même de la lueur rougeâtre; mais en même temps le ciel semblait, dans sa partie inférieure, totalement blanc, comme il est au moment où paraît, l'aurore qui d'ordinaire brille un peu avant le jour, et quand le soleil va se lever ; de plus enfin, sur le devant de ce même météore, et dans la même partie du ciel, nous apercevions une certaine lumière blanchâtre, semblable à celle qu'on voit quand la lune est sur le point de se lever, et qui donnait une teinte blanche parfaitement claire tant à la terre qui nous environnait de tous côtés, qu'aux autres objets placés près de nous.
Si ce phénomène se fût manifesté le matin, nous aurions certes tous dit que c'était le jour qui paraissait.
Nous conjecturâmes donc que ce signe annonçait que beaucoup de sang coulerait dans la guerre, ou présageait quelque autre événement non moins menaçant ; au surplus, tout incertains sur ce que pourrait être cet événement, nous l'abandonnions unanimement, et en toute humilité, à la volonté du Seigneur notre Dieu.
Quelques-uns, toutefois, expliquèrent ce prodige comme le pronostic du trépas de grands personnages qui décédèrent cette même année.
On vit en effet mourir dans la suite le pape Pascal, au mois de janvier ; Baudouin, roi de Jérusalem, en avril sa seconde femme qu'il avait abandonnée, et renvoyée en Sicile ; Arnoul, patriarche de Jérusalem, Alexis, empereur de Constantinople, et beaucoup d'autres grands de la terre.

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Sources : Textes de Foulcher de Chartres - Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France ; Editions J-L. J.Brière, Librairies : Paris 1825

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