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Les Croisades, les possessions des Ordres Militaires en Orient

Chapitre I. — La conquête et la colonisation
Le grand mouvement qui provoqua la première Croisade, où d'immenses armées se levèrent en Europe, eut des causes diverses, les unes psychologiques, les autres politiques. A la fin du XIe siècle la Chrétienté était menacée aux deux extrémités de l'Europe par les progrès de l'Islam. A l'est, l'Empire byzantin tremblait sur ses bases, Antioche était tombée aux mains des Turcs Seldjoukides en 1085, et Constantinople était en danger. A l'ouest, les Maures d'Afrique venaient à l'aide de ceux d'Espagne et, en 1086, les armées chrétiennes étaient écrasées à Zallaca ou Sagrajas (1086, Victoire des Almoravides sur le roi de Castille Alphonse VI). La Papauté allait faire un grand effort pour briser l'étau de la puissance musulmane qui se resserrait tout à coup.

En outre, plus que jamais, la vogue était grande des pèlerinages de Terre-Sainte. Beaucoup, qui avaient fait le vœu d'accomplir le pénible et périlleux voyage, se réunissaient et formaient d'importantes troupes armées ; ceux qui, après une longue absence, revenaient dans leur patrie, parlaient de leurs compagnons massacrés, des dangers auxquels ils avaient échappé et des vexations subies de la part des Infidèles qui se montraient de plus en plus hostiles aux Chrétiens.

L'heure de la grande Croisade allait sonner. L'opinion des princes comme celle du peuple y était préparée en France. Les itinéraires étaient connus, les étapes fixées ; sur les routes les plus fréquemment suivies, des hospices s'étaient installés pour donner asile aux pèlerins. La conversion des Hongrois au Christianisme au début du XIe siècle, facilitait aux voyageurs la route du Danube.

Ainsi l'idée d'une expédition militaire en Orient, qui hanta l'esprit du grand Grégoire VII, ne devait pas paraître à un seigneur français vivant à la fin du XIe siècle un projet irréalisable. De nombreux chevaliers de notre pays avaient à cette époque franchi les Pyrénées pour combattre les Sarrasins d'Espagne et savaient quels ennemis ils allaient affronter. Les papes, les abbés de Cluny, entretenaient leur esprit chevaleresque au service de la foi chrétienne. Deux races, deux religions, deux civilisations allaient se heurter sur les champs de bataille d'Asie-Mineure.

La réalisation de la Croisade fut une œuvre essentiellement française. En 1095, Urbain II, pape français, prêchant à Clermont disait aux seigneurs et aux prélats qui l'entouraient : « C'est de vous surtout que Jérusalem attend de l'aide, parce que Dieu vous a accordé plus qu'à toute autre nation l'insigne gloire des armes ». Guibert de Nogent intitulera son histoire de la Croisade Gesta Dei per Francos, « pour honorer, dira-t-il, notre nation. » Désormais pour les Arabes les Francs désigneront tous les Chrétiens venus d'Occident.

Les plus hauts barons qui partirent, les contingents qu'ils emmenèrent, étaient pour la grande majorité des français de naissance ou tout au moins d'origine, français de langue et de civilisation. Les Français du royaume avaient à leur tête Hugues de Vermandois, frère du roi Philippe Ier ; Etienne comte de Blois, Robert duc de Normandie, Robert comte de Flandre ; Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, qui avait déjà combattu les Sarrasins en Espagne, commandait une armée composée de Croisés du Languedoc. Les Français du nord-est formant les troupes dites allemandes, s'étaient réunis sous les ordres de Godefroy de Bouillon. Celui-ci était duc de Basse-Lorraine, c'est-à-dire de Brabant, par héritage d'un oncle maternel ; il était donc feudataire de l'Empire. Mais il était fils d'un seigneur français Eustache, comte de Boulogne, et il avait été élevé dans cette ville. Ses frères, Baudoin qui devait être le premier roi de Jérusalem et Eustache l'accompagnaient.

Un contingent considérable fut fourni à la Croisade par les Normands de Sicile et de l'Italie méridionale. Bohémond prince de Tarente, fils aîné de Robert Guiscard et petit-fils d'un seigneur normand, Tancrède de Hauteville (Aujourd'hui Hautteville-la-Guichard - Manche), voyant arriver en Fouille les premiers Croisés et se souvenant de la patrie que sa famille avait quittée, s'écria : « Ne sommes-nous pas de race française ? Nos pères ne sont-ils pas venus de France ? Nos parents et nos frères iraient-ils sans nous au martyre ? » Son neveu Tancrède se croisa avec lui ; tous deux amenèrent une puissante armée.
Enfin il faut ajouter que la flotte génoise prêta à la Croisade un précieux concours.

On sait comment les Croisés partis au nombre de 600.000 combattants avaient traversé l'Asie-Mineure, livrant de sanglants combats en rase campagne et s'emparant, après des sièges parfois très longs et toujours meurtriers, de villes puissamment fortifiées. Nicée (Iznik, Turquie), Tarse (Tarse, Tarsus, Turquie), Edesse (Sanliurfa, Urfa Turquie) au-delà de l'Euphrate (juin 1097-mars 1098), Antioche (Antakya ou Hatay, Turquie) (3 juin 1098), tombèrent entre leurs mains. Puis ils descendirent vers le sud en plusieurs corps, s'avançant prudemment, ménageant leurs forces déjà amoindries, étudiant leurs itinéraires, envoyant avant d'attaquer une ville des cavaliers en reconnaissance, sans se contenter des renseignements fournis par les chrétiens indigènes. Ainsi prirent-ils Al Bara (fin septembre 1098), Marra (Ma'arrat en No'man - Ma'arrat al-Numan : ville de Syrie sur la route d'Alep à Hama) (11 décembre 1098), Archas (mai 1099), Archas : Tell Arqa, 'Arqa ou Arka à 12 km au nord-est de Tripoli. En mai 1099, ils pénétrèrent en Palestine, s'emparant de Ramleh (Ramla, Israël), de Lydda (Lod Israël) et de Jaffa (Israël). Enfin, un jour, ils virent leur apparaître Jérusalem, but suprême de leur entreprise. De l'immense armée il ne restait que 40.000 combattants, malades pour la plupart, épuisés par les fatigues d'une campagne de trois années et des combats incessants. Les Croisés commencèrent le siège de Jérusalem le 7 juin 1099, puis secourus par les Génois, ils se ruèrent sur la Ville-Sainte et l'enlevèrent dans un furieux assaut le 15 juillet 1099.

La conquête de la Terre-Sainte était virtuellement réalisée ; on allait entrer dans la phase de la colonisation du pays.
La plupart des Croisés rentrèrent peu après en Europe. Un très petit nombre abandonnant toute idée de retour au pays natal, s'installèrent en Syrie et en Palestine, se partagèrent les territoires arrachés aux Musulmans, étendirent leur domination au cours des années suivantes avec l'aide de nouveaux contingents venus surtout de France et constituèrent un Etat franc d'Outre-Mer qui devait durer deux siècles.

Les grandes Croisades de Terre-Sainte qui suivirent n'eurent d'autre but que de fortifier cet établissement, de reprendre aux Musulmans les cités et les forteresses qu'au cours de leurs attaques ils avaient enlevées aux Chrétiens d'Orient. Ceux-ci trop peu nombreux pour conserver un domaine trop vaste faisaient constamment appel à leurs frères d'Occident et toujours d'abord aux Français. Trois rois de France, Louis VII, Philippe-Auguste, Saint Louis iront successivement les secourir.

* * *

Dès avant la prise de Jérusalem, deux chefs de la Croisade s'étaient attribué la souveraineté de vastes territoires dont ils allaient faire deux des principaux états latins de Terre-Sainte : Baudoin, frère de Godefroy de Bouillon, s'établissait dans le comté d'Edesse, et Bohémond de Tarente devenait prince d'Antioche. Raymond de Saint-Gilles devait fonder la dynastie des comtes de Tripoli. Tancrède occupait la princée de Galilée.

A Jérusalem, les Barons choisirent pour chef Godefroy de Bouillon, mais l'autorité ecclésiastique revendiquant la suzeraineté des Lieux-Saints, et refusant d'accepter un seigneur laïque à la tête de l'Etat en formation, Godefroy ne prit que le titre d'avoué du Saint-Sépulcre. Il mourait l'année suivante (juillet 1100), son frère Baudoin était élu à sa place et fortifiait son prestige en prenant le titre de roi de Jérusalem. Ainsi se constitua le royaume latin de Jérusalem dont le souverain n'avait qu'une autorité restreinte, et dont les trois grands vassaux, le comte d'Edesse, le prince d'Antioche (Antakya ou Hatay, Turquie) et le comte de Tripoli, se considéraient comme des princes à peu près indépendants. Les Croisés installés en Terre-Sainte voulurent y établir une sorte de modèle de l'Etat féodal. Ils lui donnèrent un gouvernement oligarchique où les décisions du roi devaient être approuvées par une Haute-Cour. Lorsque le roi mourait, cette Haute-Cour choisissait son successeur qui jurait devant elle de respecter les « Assises et Coutumes. » Le rôle du roi était surtout celui d'un chef militaire qui convoquait ses vassaux à des expéditions nécessaires à la sûreté de l'Etat, et le service de guerre que lui devaient ceux-ci était subordonné à certaines conditions.

Au lendemain de la première Croisade, les Etats latins n'étaient défendus que par quelques centaines de combattants. Cependant en Occident l'enthousiasme allait croissant. De nombreux Croisés, des combattants français, allemands, lombards, partirent en grand nombre pour la Terre-Sainte au cours des années 1099, 1100 et 1101, mais ces arrière-croisades aboutirent à d'effroyables désastres et furent dispersées ou anéanties par les Grecs et les Turcs avant d'atteindre la Palestine. En 1106, encore, Bohémond prince d'Antioche, ce Normand de Sicile qui se proclamait bien haut de race française, alla en Occident chercher des renforts ; il vint en France, épousa la fille du roi Philippe I et, dans la cathédrale de Chartres, à l'issue de son mariage, debout sur les marches de l'autel, il raconta ses campagnes et exhorta les chevaliers à suivre l'exemple des premiers Croisés. Un certain nombre de seigneurs d'Ile-de-France prirent la croix. Mais ces renforts et d'autres qui suivirent furent toujours peu importants. Il fallut attendre la chute d'Edesse en 1144 pour qu'une nouvelle levée en masse se produisît. Les princes de Terre-Sainte n'eurent donc à compter que sur eux-mêmes et c'est avec des ressources bien modestes en combattants et en argent qu'ils consolidèrent et accrurent même leur premier établissement.

Des pèlerins, des émigrants, des gens de toutes conditions, de futurs colons, étaient partis aussitôt après la première Croisade, pour s'installer en Orient, attirés par les vastes étendues de terrain qu'on leur offrait et la colonie se développa rapidement. Un quart de siècle plus tard, un Etat prospère était organisé, la paix y régnait, la vie économique s'améliorait chaque jour sous l'administration intelligente des seigneurs francs qui, tout en invitant leurs compatriotes à venir s'établir en ce pays, avaient su par leur tolérance y faire demeurer les indigènes chrétiens et musulmans dont ils utilisaient la main-d'œuvre pour les travaux qu'ils entreprenaient. La vie était si clémente en Terre-Sainte que Foucher de Chartres pouvait écrire vers 1125 : « Dieu a transformé l'Occident en Orient. Celui qui habitait Reims ou Chartres se voit citoyen de Tyr ou d'Antioche... Tel d'entre nous possède déjà dans ce pays des maisons et des serviteurs, tel autre a épousé une femme indigène, une Syrienne, ou même une Sarrasine qui a reçu la grâce du baptême... La confiance rapproche les races les plus éloignées... Le pèlerin est resté en Terre-Sainte et est devenu un de ses habitants. De jour en jour nos parents viennent nous rejoindre. Ceux qui étaient pauvres en leur pays, ici Dieu les a faits riches. Pourquoi retournerait-il en Occident celui qui a trouvé l'Orient si favorable ? »
La conquête ne cessa de s'étendre pendant le premier tiers du XIIe siècle. C'est à la fin de cette période (vers 1125-1140) que les Etats francs atteignirent leur plus grand développement territorial.
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La chute d'Édesse et la deuxième Croisade.
Edesse fut enlevée en 1144 par Zengui, sultan de Mossoul et d'Alep. Certaines places du comté restèrent aux mains des Francs jusqu'en 1152. Plutôt que de les rendre aux Musulmans, la veuve du comte Joscelin II donna plusieurs forteresses qu'elle ne pouvait plus défendre aux Grecs et aux Arméniens.
La grande colonie franque d'Orient était pour toujours amputée d'un de ses membres.
La chute d'Edesse causa en Occident une profonde émotion et provoqua la deuxième Croisade. Celle-ci fut l'œuvre du roi Louis VII, du Pape Eugène III, ancien moine de Clairvaux, et de Saint Bernard. Ce dernier prêcha à Vézelay et donna lecture de la Bulle pontificale exhortant les Français à la Croisade : « C'est l'honneur des Croisés, écrivait le Pape, et en particulier des Français, d'avoir arraché aux Infidèles Jérusalem, Antioche et tant d'autres cités... J'espère que vous prouverez que l'héroïsme de votre race n'a pas dégénéré. » Le roi de France organisa avec soin le transport des troupes, écrivant aux princes d'Occident: pour leur demander leur concours. Et toute l'Europe chrétienne s'arma alors contre les Infidèles. Saint Bernard, après avoir prêché en Allemagne et en Suisse, avait décidé non sans peine Conrad III à prendre la croix et à unir ses troupes à celles du roi de France. En même temps des Saxons, des Danois, des Suédois, des Polonais s'équipaient pour marcher contre les Slaves idolâtres. Les Anglais armaient des navires pour aller guerroyer soit en Afrique contre les Maures, soit en Terre-Sainte ; enfin la Croisade reprenait en Espagne.

La guerre en Terre-Sainte fut un échec ; Louis VII et Conrad III prirent la voie de terre, celle de Godefroy de Bouillon, et les Francs eurent à se plaindre du mauvais vouloir de l'empereur Manuel et de l'hostilité des Grecs. Si le roi de France eût accepté la proposition du roi de Sicile, Roger II, qui lui offrait son armée et des navires pour transporter ses troupes, la Croisade aurait peut-être réussi. Louis VII rentra en France après le siège inutile de Damas.

Les Etats latins d'Orient après le désastre de la deuxième Croisade se trouvaient plus désemparés qu'auparavant. Devant la défection des Croisés d'Occident l'audace des émirs musulmans s'accrut ; le sultan Nour ed-Din s'empara pour quelque temps du château de Tripoli et de plusieurs forteresses de la principauté d'Antioche, vainquit l'armée du roi de Jérusalem à Yaghra (1) au nord d'Antioche, et écrasa le 29 juin 1149, au combat de Fons Muratus près Apamée, celle du prince Raymond d'Antioche qui fut tué dans la mêlée. Cependant le roi Baudoin III rétablit la situation et même en 115 3 il emportait d'assaut la ville d'Ascalon, le seul port que les Musulmans eussent conservé en Palestine et qui, dépendant des califes fatimides, était ravitaillé par l'Egypte et constituait une menace constante pour les Etats chrétiens.
Après cette victoire, le royaume de Jérusalem connut encore une période de gloire et de prospérité sous le roi Amaury I, prince d'une haute intelligence et d'une rare énergie. Au cours de campagnes audacieuses, Amaury fut bien près de s'emparer du Caire et de chasser les Musulmans d'Egypte.
1. Buhairah al Yaghrâ - Un lac cité par Yâkût, probablement l'un des plus petits lacs trouvés au nord-est du lac d'Antioche
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La perte de Jérusalem
Malheureusement un nouveau danger menaçait les colonies franques. Jusqu'ici les Francs avaient pu se maintenir en profitant des dissensions qui renaissaient sans cesse entre les divers émirs musulmans, mais l'un d'eux, Saladin, arriva à réunir sous sa seule autorité les deux morceaux du monde musulman du Levant, l'Egypte et l'Arabie d'une part, la Syrie d'autre part. Jamais les Francs n'avaient eu devant eux un ennemi aussi redoutable, tant par son intelligence et les moyens d'action dont il disposait que par sa ténacité à chasser d'Orient ses adversaires.

En 1182, le seigneur de la Terre d'outre Jourdain, Renaud de Châtillon, faisait construire de grands vaisseaux dans le port d'Ascalon et transporter les éléments démontés de ces vaisseaux à dos de chameau à travers le désert jusqu'au golfe d'Aqaba. Il y fit monter une troupe nombreuse et pendant près d'une année cette flotte sillonna la Mer Rouge poussant jusqu'à Aden, s'emparant des bateaux arabes de commerce qu'elle rencontrait, semant la terreur sur les côtes d'Egypte et d'Arabie. Puis, voulant frapper l'Islam au cœur, les Francs tentèrent un débarquement pour s'emparer de la Mecque et de Médine ; mais ils en furent empêchés par une flotte égyptienne lancée à leur poursuite, des combats eurent lieu sur mer et sur terre et la troupe franque fut anéantie. Cette campagne exaspéra Saladin et la guerre reprit avec acharnement en Palestine. Après plusieurs années de combat où le sort des armes fut favorable tantôt aux armées chrétiennes, tantôt à celles de Saladin, celui-ci au cours des années 1187-1188 aborda la lutte avec une farouche énergie et ses attaques furent presque constamment victorieuses.

Le 4 juillet 1187, toutes les forces de l'Islam et de la Chrétienté d'Orient se heurtèrent à Hattin non loin de Tibériade. Saladin avait attiré l'armée chrétienne dans un désert sans eau et propice aux évolutions de sa cavalerie beaucoup plus légère que celle des Francs. L'armée du roi Guy de Lusignan, malgré des prodiges de valeur, fut écrasée. Le roi, les grands vassaux, les grands maîtres de l'Hôpital et du Temple furent faits prisonniers. L'évêque de Saint-Jean d'Acre succomba en défendant la vraie croix qui resta aux mains des Infidèles. Seul, le comte Raymond II de Tripoli, qui connaissait le terrain et avait instamment déconseillé d'accepter la lutte en cet endroit, put échapper avec la troupe qu'il commandait.

En un jour, l'oeuvre de près d'un siècle semblait anéantie. Saladin victorieux envahit la Palestine. Le 2 octobre, il s'emparait de Jérusalem. Bientôt toutes les places de Palestine tombaient en son pouvoir, sauf le port de Tyr défendu par Conrad de Montferrat qui repoussa toutes ses attaques.

Le sultan fit investir les grands châteaux francs d'Outre Jourdain qui résistèrent plus d'une année et n'ouvrirent leurs portes que lorsqu'ils furent réduits par la famine. Au cours de l'année 1188 Saladin poursuivit sa campagne victorieuse vers le nord. Il s'empara d'un certain nombre de villes et de châteaux de Syrie, mais les grandes forteresses défendues par des chevaliers de l'Hôpital et du Temple, le Crac des Chevaliers, Margat, la citadelle de Tortose lui résistèrent et sauvèrent ainsi les Etats latins d'une ruine définitive. Il s'empara aussi des châteaux qui environnaient Antioche, mais il dut renoncer à attaquer cette ville, car son armée, épuisée par des combats presque journaliers, donnait des signes de lassitude. Il s'empressa donc de consentir à la trêve que lui demandait le prince d'Antioche et rentra à Alep en triomphateur.
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La troisième Croisade
La perte de Jérusalem et d'un grand nombre de villes et de forteresses de Terre-Sainte eut un immense retentissement en Europe. Pour la troisième fois une levée en masse se produisit et trois rois se croisèrent, Philippe-Auguste, Richard Cœur de Lion et Frédéric Barberousse.

Cette troisième Croisade, malgré les prouesses du roi de France et du roi d'Angleterre, malgré l'effort magnifique des chevaliers français et anglais, n'aboutit qu'à un demi-succès puisqu'on ne put reprendre Jérusalem. On s'empara d'Acre, de Gaza, de Jaffa, d'Ascalon (Ashkelon, Israël). Saint-Jean d'Acre devint pour cent ans (1191-1291) la capitale du royaume de Jérusalem désormais mutilé. (Acre : Akko, Israël, Akka en arabe, Ptolémaïs dans l'antiquité)
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Le royaume de Chypre
Mais cette Croisade eut une autre conséquence : Richard, mécontent des procédés de l'empereur byzantin, lui enleva l'île de Chypre, puis il la vendit aux Templiers qui la recédèrent peu après au roi détrôné de Jérusalem, Guy de Lusignan. Ce prince, qui s'était montré pitoyable général à la journée de Hattin, se révéla merveilleux administrateur dans son nouveau royaume de Chypre. Il vit venir à lui de nombreux chevaliers dépouillés de leurs châteaux et de leurs fiefs par les victoires de Saladin et sut les retenir en leur donnant des domaines ; il attira les colons en leur accordant de nombreuses franchises : « on vit, nous dit le continuateur de Guillaume de Tyr, de pauvres savetiers, des maçons, des écrivains publics devenir tout à coup dans l'île de Chypre chevaliers et grands propriétaires. »
Et ce fut le développement soudain d'une magnifique colonie française où la vie courtoise et l'art français s'épanouirent dans toute leur grâce.
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Les dernières Croisades
D'autres Croisades eurent lieu encore sans qu'on pût recouvrer Jérusalem par les armes. Un traité conclu en 1229 entre le sultan d'Egypte, Malek el Kamel, et Frédéric II rendit bien la Ville-Sainte avec Bethléem et Nazareth à l'Empereur d'Allemagne, mais cette possession ne fut qu'éphémère et en 1244 la ville était reprise aux Chrétiens. Quelques années plus tard, on put espérer qu'un prodigieux effort allait rendre au royaume latin les Lieux-Saints et les territoires qu'il avait perdus.

Saint Louis fut l'âme de la Croisade ; ayant fait ses préparatifs en Chypre où il séjourna plusieurs mois (septembre 1248 à mai 1249), il partit pour l'Egypte avec ses trois frères et une grande partie de la noblesse de France. On sait les premiers succès des Croisés, la prise de Damiette et la marche sur le Caire, puis l'échec de Mansourah et la mort glorieuse du vaillant Robert, comte d'Artois, l'aîné des frères du roi (8 février 1250), la captivité de Saint Louis et ses souffrances, sa magnifique fermeté d'âme, la noblesse de son attitude qui provoqua l'admiration de ses vainqueurs ; puis son départ pour la Palestine avec les débris de son armée : sur 2.800 chevaliers qu'il avait réunis en Chypre il lui en restait moins de cent.

Le roi resta quatre ans en Palestine (mai 1250-avril 1254), négociant le rachat des prisonniers laissés en Egypte, rendant confiance aux Chrétiens d'Orient, faisant des dépenses considérables pour remettre en état de sûreté les villes qu'ils possédaient encore, relevant les fortifications de Saint-Jean d'Acre, de Césarée, de Jaffa, de Sidon, participant corporellement à ces travaux, comme nous l'apprend Joinville qui le vit maintes fois porter la hotte au fossé.

Saint Louis devait reprendre la Croisade. Le sultan Beibars aussi redoutable que Saladin s'était emparé de Césarée en 1265. Préoccupé des succès des armées musulmanes, le roi, bien que malade, organisa une nouvelle expédition ; celle-ci fut brusquement terminée par sa mort à Tunis. La même année (1270), Ascalon était prise. L'année suivante, Beibars enlevait aux Hospitaliers le Crac des Chevaliers, le plus puissant des châteaux de frontière. L'Ordre de l'Hôpital perdait encore, en 1285, la grande forteresse de Margat. La ville de Tripoli était prise en 1289. Enfin en 1291 la grande place forte de Saint-Jean d'Acre succombait après une résistance acharnée qui dura cinq semaines, où les chevaliers du Temple se battirent en héros sûrs du martyre, après des combats de rues, d'incessants corps à corps, après des succès et des revers où tour à tour Chrétiens et Musulmans étaient maîtres d'une portion de l'enceinte ou d'un quartier de la ville.
La chute de Saint-Jean d'Acre marque la fin de l'occupation de la Terre-Sainte par les Francs. Deux mois plus tard il ne restait plus rien aux Croisés sur les rivages du Levant.

* * *

Ainsi, pendant près de deux siècles, la Terre-Sainte fut au pouvoir de princes français : Français les rois de Jérusalem, Baudoin I, Baudoin II comte de Rethel, Foulques comte d'Anjou et ses fils et son petit-fils qui lui succédèrent, puis Guy de Lusignan seigneur poitevin, Henri comte de Champagne et Jean de Brienne comte de la Marche. Français les comtes toulousains de Tripoli et les sires de Courtenay devenus comtes d'Edesse ; Français les princes d'Antioche Raymond de Poitiers et ses descendants ; Français enfin les sires d'Outre Jourdain qui s'appelaient Romain du Puy, Philippe de Milly, Renaud de Châtillon.

Si ces Princes ardents à la bataille furent souvent sur la brèche et si plusieurs d'entre eux moururent en combattant, il n'en est pas moins vrai que dans ces grandes colonies où vécurent six ou sept générations de familles occidentales et surtout françaises et de toutes conditions, la paix régna pendant de longues années et si parfois on se battait aux frontières, les grandes villes chrétiennes, bien protégées par leur rempart de forteresses, connurent longtemps le bien-être et une situation prospère.

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Sources : Paul Deschamps
Les Château Croisés en Terre Sainte - Le Crac des Chevaliers. Librairie Orientaliste Paul Geuthner Paris 1934

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