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Quelques personnages qui ont participés aux Croisades

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Les personnages Champenois qui ont pris part aux Croisades
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Les Croisades sont une partie de l'histoire de la France.
Rappeler, au lendemain de la plus terrible des guerres, les expéditions de nos ancêtres pour, libérer la Terre Sainte du joug des Musulmans, ne peut donc être un hors-d'oeuvre ou une chose sans intérêt. Le moyen âge s'arma tout à coup au nom de la religion, seul patriotisme de ces vieux temps, pour aller refouler au fond de l'Asie les peuplades qui guettaient Constantinople et menaçaient l'Europe d'une effroyable invasion. La grande ambition de nos pères fut d'abord de délivrer Jérusalem, parce que Jérusalem formait comme le centre moral d'où la vérité s'est répandue dans le monde, et l'affranchissement du Calvaire devait être la grande victoire remportée sur les Barbares. Les croisades furent des guerres toutes françaises. La méthode employée fut la méthode française : l'offensive, qui aime mieux prévenir le mal que le guérir. Ce fut la France, pays d'intelligence et de bravoure, qui donna le signal des croisades et entraîna le reste de l'Europe sur la route du saint tombeau. Ce fut la France qui fournit le plus de guerriers illustres dans ces gigantesques luttes d'Outre-Mer. C'est elle qui donna des rois à la Jérusalem latine. La France, je devrais dire la Champagne, car c'est de cette province qu'étaient les comtes qui reçurent le commandement en chef des armées. Clairvaux, dont le fondateur, saint Bernard, joua un rôle si décisif, est en Champagne.

Plancy Gilon (1155-1189), Conflans, Dampierre, Chacenay, Traînel, Lézinnes, Choiseul, Brienne, Grandpré, Bar-sur-Seine, Joinville, Villehardouin, Vignory, noms à jamais illustres, sont tous en Champagne. Vézelay, Seignelay, Courtenay touchent nos frontières.

Un des ordres militaires pour le secours des pèlerins a été fondé par un champenois, Hugues de Payns (1), dont le fils, Thibaud, deviendra abbé de Sainte-Colombe, près de Sens, et mourra à la croisade, en 1148 (2). C'est au Concile de Troyes, en 1128, qu'a été rédigée la règle de l'ordre du Temple, réalisant pleinement l'idée du soldat chrétien, et donnant un caractère plus élevé et plus saint au métier terrible de la guerre (3). La Champagne a fourni un roi à Jérusalem, Jean de Brienne, et une reine à l'île de Chypre, Alix (de 1208 à 1246), seconde fille du comte Henri II et femme d'Hugues Ier de Lusignan (4). La conquête de Constantinople a été racontée par un chroniqueur champenois, Geoffroi, sire de Villehardouin (5). Un autre champenois, Jean, sire de Joinville, peignit en maître aussi bien les scènes terribles d'une des dernières croisades que la naïve et ardente piété de saint Louis. Le pape troyen Urbain IV composa une description de la Terre Sainte sous le titre de liber de Terra Sancta. Enfin, ce fut un autre pape champenois, Urbain II (6), qui provoqua la première de ces expéditions. Voici à quelle occasion.
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Les Champenois à la Première Croisade
A la suite de l'établissement (XIe siècle) des Turcs Seldjoukides, en Palestine et en Syrie, l'intolérance musulmane se crut tout permis. Un fanatisme inexorable n'épargnait aux chrétiens aucune avanie, aucune vexation, aucune torture. D'autre part, les Pèlerins affluaient toujours aux Lieux Saints. Il en partit trois mille du pays d'Amiens, en 1054, sept mille des bords du Rhin, en 1064. A leur retour, ils racontaient ce qu'ils avaient vu et souffert (7), disposant ainsi les esprits, sans, le savoir, à la guerre sainte. Le pape Urbain II convoqua à cette fin le concile de Plaisance (1095), où se trouvèrent deux cents évêques, autant d'abbés, quatre mille ecclésiastiques et trente mille laïques. Grande fut l'émotion de l'assemblée, à la lecture des lettres par lesquelles l'empereur de Constantinople, Alexis Comnène, implorait contre les Turcs, de plus en plus menaçants, le secours des Occidentaux. Mais Urbain II ne voulut rien décider sans s'assurer le secours des Français : quittant l'Italie, il vint en France et réunit, en novembre 1095, un concile à Clermont, en Auvergne. Les discours du pape et de Pierre l'Ermite excitèrent un tel enthousiasme que le plus grand nombre des assistants firent serment de prendre part à la guerre. Pour les distinguer, Urbain leur fit mettre sur l'épaule, en forme de croix, deux morceaux d'étoffe rouge : de là, le nom de croisades donné à ces expéditions. Les Champenois, ses compatriotes, répondirent à son appel avec empressement (8).

Un des premiers croisés fut Hugues de Méry (9). Avant de quitter ses foyers, il vendit à réméré pour 16 livres son alleu de Rosnay (10). Sa présence est constatée au prieuré de Lassicourt, où il prit le gîte, avec son frère Anseau et son cousin Symon : c'était entre 1093 et 1100 (11).

Le prieuré de Lassicourt dépendait de Molesme. Cette abbaye, sise à la limite de l'Aube et de la Côte-d'Or, reçut, en 1097, du chevalier Gautier, l'église de Stigny (12), c'est-à-dire le presbytère et le revenu de l'autel avec la moitié de la dîme qu'il tenait en fief d'Eudes. Cet Eudes avait un fils, Hugues. Avant de partir pour Jérusalem, Hugues donna aux Bénédictins l'autre moitié de la dîme de Stigny (13). Molesme obtint, l'année suivante, d'Ascelin, autre pèlerin, le quart de la terre de Nitry (14), contre 27 livres qu'on lui remit pour lui servir dans le lointain voyage (15).

Le prieuré de Vignory (16) reçut, en l'an 1100, le droit d'hérédité d'Ambonville que lui donna, avant de partir pour Jérusalem, un chevalier nommé Milon, très probablement de la famille des sires de Vignory (17). Tous ces croisés avaient pour suzerain Thibaud Ier, comte de Champagne. Son fils, Etienne-Henri, fut un des héros qui jouèrent un rôle important à la première croisade. Son nom est mêlé aux événements de l'expédition à jamais mémorable qui fonda, au centre de la puissance musulmane, le petit royaume de Jérusalem. Précédé ou suivi d'une foule de chevaliers et de seigneurs, tels que Robert de Paris, Baudoin de Grandpré, Gui Troussel, Bardoul de Broyés, Miles de Bray, Guy de Vignory (18), il passa les Alpes, en 1096, pour s'embarquer dans un des ports de l'Italie. Il contribua à la prise d'Antioche (juin 1098) avec Hugues, comte de Vermandois. Malheureusement, ils succombèrent l'un et l'autre sous les flèches des infidèles, l'un à la bataille de Ramla (19) le 19 mai 1102, l'autre auprès de Tarse, en Cilicie (20).

Loin de se laisser décourager par ce funeste sort, le frère d'Etienne, Hugues, comte de Troyes, prit aussi la route de la Terre Sainte, mais il en revint sans avoir fait un seul exploit dont l'histoire ait conserva la mémoire. On croit que son départ eut lieu dès l'année 1104 et son retour en 1108. De son expédition il n'y eut que deux faits dont nous retrouvions la trace. En partant, il se rendit à Molesme pour prier (21), et laissa en souvenir aux moines tous les serfs et les serves originaires de Rumilly-lès-Vaudes, qui habitaient Troyes. A son retour, il s'arrêta à Châtillon-sur-Seine et renouvela sa libéralité.

Molesme venait d'être mis à même, par un croisé, Hugues de Toucy, d'établir un monastère dans son alleu de Crisenon (22). Ce fut encore à Molesme, qu'avant de se mettre en route, Roger, fils de Rainier, seigneur de Choiseul (23), tint à montrer sa générosité. Les moines avaient fait des acquisitions à Epineuil (24), où il avait un fief. Il leur en accorda l'amortissement ; c'était le 17 août, entre 1102 et 1111 (25).

En 1113, le comte de Troyes songea à retourner en Palestine. Pour attirer les bénédictions de Dieu sur ce pèlerinage, il fit plusieurs donations à des établissements religieux. On a conservé les chartes qui constatent quelques-unes de ces libéralités. La première est datée de l'année 1113. Elle commence ainsi : « Sachent tous les fidèles du Christ présents et à venir que le mémorable Hugues, comte de Troyes, devant, par une pieuse dévotion, se rendre au sépulcre du Seigneur, ajoute de nouveaux bienfaits aux bienfaits si nombreux et si grands qu'il avait accordés à l'église de Montiéramey. » Il s'agit de droits de justice aux environs de Daudes (26). Hugues s'en dessaisit entièrement. Il était alors à Troyes dans son tribunal, siégeant entre ses barons : Milon II, comte de Bar-sur-Seine, et Erard, comte de Brienne, avec les archidiacres Dreux et Jocelme, Hugues de Payns, Jean et Robert d'Isle (27). L'année suivante (1114), Hugues, à l'exemple de son père (28), prend les intérêts de l'abbaye de Montier-en-Der contre Erard Ier, comte de Brienne. Il supprime les droits d'avouerie (29), que certains seigneurs secondaires exerçaient à Braux-le-Comte (30), et se charge lui-même de protéger les habitants du village, moyennant une redevance de douze deniers (31). De plus, il donne à Montier-en-Der le produit de l'impôt direct qui se levait aux foires de Bar-sur-Aube sur les ventes des chevaux, taureaux, boeufs, vaches et mulets, c'est-à-dire de cette catégorie d'animaux domestiques qu'on appelait alors bêtes armailles. Il accorde à l'abbaye de Montier-la-Celle (32) le même droit sur la vente des petits animaux domestiques, qu'on appelait pecus, c'est-à-dire des porcs, des boucs, des chèvres, des béliers, des brebis, des moutons, qui se vendaient, aux foires de Troyes, sous la réserve de la dîme sur ce droit déjà concédé au prieuré de Saint-Sépulcre, de fondation récente, et de la redevance sur les ventes d'ânes, laquelle n'appartenait pas non plus au comte (33). Il y joignit plusieurs privilèges, entre autres quinze sous de rente payables par le receveur des droits sur les cuirs aux foires de Troyes ; ces quinze sous représenteraient environ 76 francs de notre monnaie en 1920. L'argent était destiné à payer le cuir des chaussures des moines. Un autre privilège était le droit, pour tous les hommes de corps de Montier-la-Celle, d'apporter à Troyes leurs marchandises à vendre, soit sur le marché, soi ailleurs, sans payer de redevance aux officiers du comte. De plus, tous les hommes libres pouvaient venir se fixer autour de l'abbaye. Il leur était permis soit de demeurer à Montier-la-Celle, soit de retourner à Troyes, pour revenir ensuite. Hugues autorisait les manants de Sainte-Savine à vendre vin. Il exemptait de tout impôt les hommes d'affaires que le monastère entretenait en ville. Il cédait à la justice des moines la faculté de juger les méfaits de leurs hommes, au lieu de se la réserver. Les droits féodaux perçus entre le pont des Ouises et un lieu-dit Buignon restaient tous à l'abbaye. Il confirmait le don des droits sur le sel, ainsi que celui des taxes à percevoir tant aux foires de Troyes qu'ailleurs, lesquels provenaient du vicomte Renaud. Il accordait certaines libertés aux villages de Javernant, de Prunay-Saint-Jean, de Monsterel ou SaintLéger, de Barberey-aux-Moines, de Rilly et de Chausson (34). Il renouvelait aux moines les dons de ses prédécesseurs à Ruvigny (35). Il déterminait ce qui lui revenait à Brillecourt et à Fontenay, près de Chavanges, à titre de sauvement annuel (36). Il voulut avoir pour témoins de ces bienfaits, Philippe de Pont, évêque de Troyes, son propre frère Philippe, évêque de Châlons-sur-Marne, Raoul, abbé de Montier-la-Celle, Albert et Dudon, chapelains, Milon, vicomte de Troyes, et Erard, comte de Brienne (37).

Ce dernier avait commis plus d'une injustice à l'égard des moines du Der. Il voulut les réparer avant de partir pour la Terre Sainte. S'adressant à l'évêque de Troyes, Philippe de Pont, il le pria de consentir à ce que les prébendes de l'église de Brienne devinssent la propriété de l'abbaye, dont il avait la garde et l'avouerie et où ses ancêtres avaient leur sépulture (38). De plus, il rendit au monastère l'église de Ceffonds et plusieurs autres qu'il détenait injustement (39).

Au profit de l'abbaye de Saint-Remy de Reims, le comte Hugues renonça au droit de sauvement qui lui était dû par les habitants de deux villages dépendant du monastère. Il abandonna aussi toutes les redevances qu'il percevait à Louvemont (40). L'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre obtint de lui confirmation d'une donation faite par son vassal, Hugues Briseloup (41): elle avait pour objet des biens situés à Bercenay-en-Othe (42) ; enfin, il autorisa un prêtre, Pierre à établir un couvent au lieu-dit Mons Reguli (43). Or, dans trois de ces documents, Hugues parle du projet qu'il a de partir pour la Terre Sainte. Ce que ce projet avait de singulier, c'est qu'Hugues était alors remarié. Il avait épousé une femme toute jeune, Elisabeth, fille d'Etienne-le-Hardi, comte de Varasque et de Mâcon. Or, il était dégoûté d'elle. Non seulement il allait partir pour un voyage qui devait durer au moins une année, mais encore il annonçait un projet plus grave : il songeait à rester toute sa vie dans ces contrées éloignées et à s'agréger à la milice naissante de Saint-Jean de Jérusalem (44), ce qui l'obligerait à vivre pour toujours séparé de sa femme. Pour que ce projet fût canoniquement admissible, il fallait qu'Elisabeth donnât son consentement et prît l'engagement de garder la continence le reste de sa vie ; or, elle n'en voulait rien faire. Cependant Hugues s'opiniâtrait : il ne voulait entendre aucune raison. Sa femme fut obligée de recourir à Ive de Chartres, la grande autorité canonique du temps. L'évêque réussit à convaincre le comte. Celui-ci se contenta de faire, à Jérusalem, un court pèlerinage. Il partit, en 1114, au plus tôt, au mois d'avril. Il devait être de retour vers la fin de l'année suivante. Il fit partie d'une nombreuse caravane de pèlerins où se trouvait aussi Richard de Grandpré, évêque élu de Verdun. Au lieu de prendre la route par l'Allemagne, ils se dirigèrent vers le midi, gagnèrent Autun, d'où Hugues envoya, le 20 octobre (45), à Montiéramey et au prieuré de Saint-Jean-en-Châtel (46), une charte contenant donation d'un setier de froment (47), d'un setier de vin (48), d'un pain et d'un jambon. D'Autun ils passèrent en Italie.

Là, nous les perdons de vue. Tout ce que nous savons, c'est qu'Hugues fut de retour après une absence d'environ un an, car nous le voyons au plus tôt le 2 août 1115, au plus tard le 1er avril suivant, témoin d'une charte de Raoul, archevêque de Reims, pour l'abbaye de Cluny (50). Vers la même époque, il concourut à la fondation de l'abbaye de Clairvaux, dont l'emplacement même lui appartenait (51).

Parmi les pèlerins qui, à la suite de la première croisade, visitèrent les Lieux Saints fut Ascelin, fils de Guibert de Châtel-Censoir (52), le même que nous avons vu se croiser en 1098. Le 3 août 1115, il cède à Molesme toute la part de son alleu (53). Dude de Saint-Lumier visita, de 1123 à 1126, la Palestine, après avoir reconnu ses torts envers les cultivateurs à qui il voulait imposer des corvées (54). Un peu plus tard, c'est Gérard de Rouci qui demande, avant de s'éloigner, l'absolution de ses fautes à Renaud, archevêque de Reims (55). C'est, en 1135, Jocelin de Matougues qui emprunte à l'abbaye de Saint-Pierre-aux-Monts trente livres et donne en gage la moitié des moulins et de la pêcherie de Matougues (56).
Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Notes - Champenois à la Première Croisade
1. De Paganis, que la plupart des historiens traduisent à tort de Payns, Aube, 2e cant. de Troyes.
2. Gallia christiana, XII, 150.
3. Le Diocèse de Troyes, I, 79.
4. Historiens occidentaux des Croisades, II, 308-309.
5. Villehardouin, Département: Aube, Arrondissement: Troyes, Canton: Piney, commune: Val-d'Auzon - 10
6. Né à Chatillon-sur-Marne, Département: Marne, Arrondissement: Reims, Canton: Châtillon-sur-Marne - 51
7. Une charte de Bruno, abbé de Montier-en-Der, nous apprend que Guitère, seigneur de Moeslains (ancien diocèse de Châlons), construisit, à son retour de Terre Sainte, une église en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul et de saint Bercaire, et qu'il y prit l'habit religieux. Il ajoute qu'il y avait, près de Moeslains, une église en l'honneur du Saint Sépulcre, de la Sainte Vierge et de saint Etienne, premier martyr, élevée par saint Louvent (ou Lupien), quand il y menait la vie érémitique, et où il demeura jusqu'à son martyre ordonné par Brunehaut. Guitére, avant de se faire religieux, donna à cette église une partie de son patrimoine, et l'église elle-même fut donnée plus tard (en 1063) à Montier-la-Celle par Roger, évêque de Châlons (Acta Sanctorum, octobris t. IX, p. 605)
8. Ceux qui ne purent partir attirèrent sur les combattants la protection de la Sainte Vierge par l'office et la récitation de l'Angelus établie à cette occasion.
9. D'Arboisde Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, II, 283, croit à tort qu'il s'agit de Méry-sur-Marne, canton de Ville-en-Tardenois. Dans son Catalogue d'actes des comtes de Brienne, p. 8, changeant d'avis, il écrit Merrey; il s'agit de Méry-sur-Seine, Département: Aube, Arrondissement: Nogent-sur-Seine, Canton: Méry-sur-Seine - 10.
10. Rosnay, Département: Aube, Arrondissement: Bar-sur-Aube, Canton: Brienne-le-Château, commune: Rosnay-l'Hôpital - 10
11. J Laurent, Cartulaires de Molesme, I, 229.
12. Stigny, Département: Yonne, Arrondissement: Avallon, Canton: Ancy-le-Franc - 89
13. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 22.
14. Nitry, Département: Yonne, Arrondissement: Avallon, Canton: Noyers - 89; J. Laurent, ibid., II, 48.
15. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 23.
16. Vignory, Département: Haute-Marne, Arrondissement: Chaumont, Canton: Vignory - 52
17. D'Arbaumont, Cartulaire du prieuré de Vignory, p. XV.
18. Guy, fils de Barthélémy, mourut devant Saint-Jean d'Acre en 1091.
19. En Palestine. Il avait fait envoyer beaucoup de reliques du Saint-Sépulcre à l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif de Sens (Clarius, Chronicon S. Pétri Vivi, II, 483).
20. Hugues était fils de Henri Ier, roi de France.
21. D'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, II. 99. Un des désirs du pape Pascal II, en convoquant le Concile de Troyes en 1107, avait été de s'occuper de la croisade de Terre Sainte.
22. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 199; Laurent, ibid., I, 63. Crisenon, Département: Yonne, Arrondissement: Auxerre, Canton: Vermenton, commune: Prégilbert - 89
23. Choiseul, Département: Haute-Marne, Arrondissement: Chaumont, Canton: Clefmont - 52
24. Epineuil, Département: Yonne, Arrondissement: Avallon, Canton: Tonnerre - 89
25. Laurent, ibid, II, 72-73; Petit, Histoire des ducs de Bourgogne, I, 502.
26. Daudes, Département: Aube, Arrondissement: Troyes, Canton: Lusigny-sur-Barse, commune: Montaulin - 10
27. Lalore, Cartulaire de Montiéramey, 30-31.
28. Thibaud Ier était mort vers 1090.
29. Droit dû à l'avoué par celuiqui en est protégé.
30. Braux-le-Comte, Département: Aube, Arrondissement: Bar-sur-Aube, Canton: Chavanges, commune: Braux - 10
31. Environ un franc.
32. Montier-la-Celle, Département: Aube, Arrondissement: Troyes, Canton: Troyes, commune: Saint-André-les-Vergers - 10
33. Lalore, Cartulaire de Montier-la-Celle, 284-285.
34. Chausson, Département: Aube, Arrondissement: Nogent-sur-Seine, Canton: Méry-sur-Seine, commune: Rilly-Sainte-Syre - 10
35. D'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, III, 415-416.
36. Sauvement, droit de protection payé au seigneur par le vassal.
37. Lalore, Cartulaire de Montier-la-Celle, 285-287.
38. D'Arboisde Jubainville, Voyage paléographique, 330.
39. Lalore, Chartes de Montiérender, 189-190.
40. Louvemont, Département: Haute-Marne, Arrondissement: Saint-Dizier, Canton: Wassy - 52
41. Varin, Archives administre la ville de Reims, I, 269.
42. Bercenay-en-Othe, Département: Aube, Arrondissement: Troyes, Canton: Estissac - 10
43. Gallia christiana, IX, 211.
44. L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem ne doit pas être confondu avec l'ordre du Temple où Hugues entrera en 1125.
45. Lalore, Cartulaire de Montiéramey, 41-43.
46. Prieuré situé sur Saint-Martin-ès-Vignes, près de Troyes.
47. Le setier de froment valait environ un hectolitre 56.
48. Le setier de vin équivalait à environ neuf litres.
50. Bibliothèque de Cluny, col. 1830, d'après A. Bruel, Chartes de Cluny, 3017.
51. Gallia christiana, IV, 796:
52. Châtel-Censoir, Département: Yonne, Arrondissement: Avallon, Canton: Vézelay - 89
53. Quantin, Gallia christiana, I, 46 ; Laurent, Gallia christiana, II, 315.
54. A. de Barthélémy, Pèlerins champenois, n° 3.
55. A. de Barthélémy, Pèlerins champenois, n° 4.
56. A. de Barthélémy, Pèlerins champenois, n° 5. Matougues, Département: Marne, Arrondissement: Châlons-en-Champagne, Canton: Ecury-sur-Coole - 51

Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Les Champenois à la deuxième Croisades
Il y avait quarante-cinq ans que Jérusalem avait été conquise, quand la ville d'Edesse, métropole de la Mésopotamie, tomba au pouvoir des Turcs. Une croisade fut décidée pour essayer de la reprendre. Le pape Eugène III chargea saint Bernard de se faire le prédicateur de la nouvelle expédition. C'est dans la vallée de Clairvaux et les châteaux voisins que retentira d'abord la voix qui va soulever toute la chrétienté d'Occident pour la lancer au-delà des mers. Les archevêques, les évêques, les barons du royaume, convoqués par le roi Louis VII, se réunirent à Vézelay (1) pour le 31 mars 1146. Vivement émus par la parole enflammée de l'éloquent abbé, le roi, la reine, Robert de Dreux, frère du roi, Jacques Ier et Anséric III de Chacenay et leur neveu Milon II, comte de Bar-sur-Seine, Enguerrand de Coucy, Archambaud de Bourbon, Hugues de Lusignan, Gui d'Everly (2), et une foule d'autres chevaliers prirent la croix. Un parent de saint Bernard, Josbert de La Ferté, vicomte de Dijon, partit un des premiers ; auparavant, il donne à Clairvaux tout ce qu'il possédait dans la villa de Perrecin (3), sous réserve que, s'il revient des Saints Lieux, il reprendra la jouissance du tiers de ses possessions. Il en investit, du consentement de Gertrude, sa femme, saint Bernard, qui se rendit à La Ferté avec l'évêque de Langres et le comte Thibaud II, lequel approuva pleinement l'aumône de son vassal (4). Les autres témoins furent Hilduin de Vendeuvre, Gautier de Bernon, Roger d'Orges, Guiard de Ville-sous-La-Ferté et Jean, maire (5).

Renier, sire de Chaumont-en-Bassigny, prit part à la seconde croisade. Désireux d'amender ses injustices avant de s'éloigner de France, il fit abandon à l'église de Molesme de Gui de Rosnay et de ses hommes de Montsaon avec tout son avoir en ce village (6). Subit-il le sort de Renaud, comte de Tonnerre, qui disparut à la bataille de Laodicée ? Nous l'ignorons.

D'autres croisés nous sont connus. Nous citerons d'abord Gautier de Lassicourt. Il avait fait le voeu de se rendre à Jérusalem pour y adorer le Sauveur sur les lieux mêmes de son supplice. Avant de partir, il accorda aux Prémontrés de Basse-Fontaine tout ce qui lui revenait de la dîme de Neuville-lès-Brienne (7), en présence du comte Gautier II (8). Herbert le Gros restitua à Giraud, abbé de Molesme, la dîme de Saint-Gervais-lès-Auxerre et autorisa tous acquêts sur les parties de cette dîme inféodées aux enfants de Guy Balilard (9). Le sire de Daours confirma à Molesme les aumônes de ses prédécesseurs et lui donna dix journaux de bois, à charge d'un anniversaire (10). Simon III de Clefmont périt dans l'expédition. En souvenir de lui et de son fils Guichard, la veuve, Béatrix, fit don de l'usage de ses bois à l'église Notre-Dame de Bourg-Sainte-Marie (11). Itier de Toucy et Marjod de Crux cédèrent à Pontigny, le jour de leur départ, tout droit d'usage dans leur bois (11), tandis qu'Anséric de Montréal favorisait Reigny d'un semblable droit dans ses pâtures, ses bois et ses rivières (13), et que Gilon de Sens remettait pour dix livres seulement à l'abbaye de Saint-Germain son fief et tout ce qu'il tenait d'elle (14).

Artaud de Chastellux possédait des bois entre la Cure et le Cousin, en plein Morvan. Il voulut, avant de se joindre à l'armée royale, que l'abbaye de Reigny reçût tout le droit d'usage de ces bois pour le repos de son âme et de celles de ses ancêtres (15). Les Cisterciens de Vauluisant furent gratifiés par Pierre, fils de Houdier de Sens, de tout ce qu'il avait au territoire de Courgenay (16).

Plus près de nous, Etienne de Sormery et Guiard, son frère, se trouvant à l'entrée de la forêt d'Ervy-le-Châtel, le jour où Milon d'Ervy et ses chevaliers prirent la croix, ratifièrent la donation faite par leur père à Vauluisant de tout ce qu'il possédait à Cérilly, dans la forêt d'Othe (17).

Saint Bernard se fit entendre à Châlons-sur-Marne, dans une assemblée convoquée au Jard. Deux évêques de la ville, Barthélémy de Senlis, et Guy de Joinville, s'enrôlèrent successivement sous la bannière du Christ: tous deux moururent en Palestine. Parmi les gentilshommes qui les suivirent, nous connaissons les sires de Joinville, de Garlande, de Dampierre, d'Amance, de Conflans, de Hans, de Possesse et d'Elise, Bertrand et Audemar de Sainte-Menehould, dont le premier périt dans l'expédition et le second revint dans sa ville natale fonder le prieuré de Saint-Etienne du château (18).

La veille de son départ, Gautier II, comte de Brienne, confirme, avec le consentement de sa femme, Adelise, et de ses enfants, Erard, André et Marie, les donations faites au prieuré de Ramerupt par le comte André, son aïeul, et y ajoute un droit d'usage dans ses bois (19).

Ces preux suivaient l'exemple du roi de France Louis VII, qui prit la croix des mains de saint Bernard et dont les préparatifs devaient durer plus d'un an. Il réunit, le 16 février 1147, les principaux barons de son royaume, à Etampes, et se mit en route après la Pentecôte (8 juin). Henri le Libéral, fils aîné de Thibaud II, comte de Champagne, l'accompagnait, ainsi que Godefroi, évêque de Langres, Anseau et Garnier de Traînel, Milon, comte de Bar-sur-Seine (20), principaux vassaux du comté. Henri n'avait pas encore été armé chevalier. Il était naturel que cette cérémonie précédât son premier combat contre les Sarrasins. Ce fut l'empereur de Constantinople, Manuel Comnène, qui lui ceignit l'épée et l'éleva, sur la demande de saint Bernard, au premier grade de l'armée féodale (21).

Le compagnon de Henri, Anseau II de Traînel, donna aux religieuses du Paraclet le droit d'usage dans ses bois de Courgivaux, Pouy, Marcilly-le-Hayer et Charmoy : sûr moyen, pensait-il, d'assurer la faveur du ciel à ses premières armes (22). Les frères Rocelin et Hilduin, seigneurs de Vendeuvre, firent également partie de l'expédition. Seul Hilduin revint en son pays où il est témoin de plusieurs chartes jusqu'à l'année 1154 (23).

Les croisés prirent la route de terre par l'Allemagne rendez-vous des français était à Metz. Ce fut dans cette ville que les sires de Chacenay confirmèrent à l'abbaye de Clairvaux les dons d'Anséric, leur père. Jacques y ajouta le droit d'usage de sa terre de Chacenay dans les pâtures, l'eau et les bois, en présence de Hugues de Montmort, Gui de Garlande (24), Gérard, fils de Norbert de Châlons-sur-Marne, Anséric Ier de Montréal, Rannulf, abbé de Himmelord (25) et du frère Pierre de Condes (26). Si nous relevons les noms des témoins, c'est pour faire connaître des croisés champenois que personne n'a encore signalés (27). Que devinrent ces bienfaiteurs de Clairvaux ? L'histoire ne le dit pas. En revanche, elle nous apprend que le comte Henri ne rapporta que de la gloire et l'estime du roi, d'après la lettre écrite par Louis VII à Thibaud II : « L'intime amitié que, du fond de nos entrailles, nous portons à votre cher fils Henri, nous a fait, dans ces contrées lointaines, un besoin d'écrire pour la gloire de son nom à Votre Fidélité. Le dévouement qu'il nous a toujours montré et ses gracieux services lui ont mérité de plus en plus nos bonnes grâces et ont accru la tendresse de notre amour pour lui. Voulant en faire à Votre Dilection de sincères remerciements, nous vous signalons ces faits pour exciter davantage envers lui l'affection de notre coeur (28). » Au milieu des dangers de la seconde croisade, Henri avait fait le voeu le voeu d'établir trois chanoines dans l'église de Pougy. Cet engagement sera réalisé cinq ans plus tard (29). Une charte de Mathieu, évêque de Troyes, nous apprend, à la date de 1172, que Geoffroy le Fournier avait abandonné au couvent de Montiéramey tout ce qui lui appartenait dans les villages de Glérey et de Daudes. Or, un des témoins de cette aumône fut Geoffroy, fils du Fournier, lequel fit partie de l'expédition de Terre Sainte. S'agirait-il de la seconde croisade ? Nous serions porté à le croire (30).

Cependant, malgré la vaillance de l'armée, malgré tous les secours de l'Occident, la situation du royaume de Jérusalem, — ce morceau de France transporté en Orient, — toujours précaire, le devenait de plus en plus. Les barons orientaux, redoutant de terribles dangers, avaient envoyé en Europe une ambassade avec des lettres adressées à différents princes, entre autres au comte de Champagne. Mais cette tentative était restée inutile (31). Le pape Alexandre III la renouvela. Le 29 janvier 1176, il adressait à son légat, Pierre, une lettre pour inviter les Français à participer à une croisade que l'empereur avait promis d'entreprendre ; mais quelques barons seulement se rallièrent à ce projet. Le principal des croisés fut Philippe d'Alsace, comte de Flandre et ami de Henri le Libéral. Sa présence en Palestine est constatée en 1177 et 1178.

Les exhortations du successeur de saint Bernard, chargé par le pape de prêcher la croisade, décidèrent Henri le Libéral. Il semble avoir formé la résolution de partir, en 1177 ou 1178. Il était cependant encore à Troyes le 13 mai 1179, jour des fiançailles de son fils aîné. Vers cette date, il approuva l'aumône faite par Mathieu Le Roux à l'abbaye de Saint-Loup d'un homme de corps nommé Drochon et de ses enfants qui appartenaient à son fief (32). Il dut à sa haute situation d'être nommé chef de l'expédition. Il gagna l'Italie par Châtillon et Dijon, d'où il fit quelques donations à l'hôpital de Bar-sur-Aube et à l'abbaye de Saint-Bénigne, il s'embarqua à Brindes et débarqua au port d'Acre. Cette ville était alors une des plus florissantes cités du monde. Du côté de la mer, chaque porte s'élevait flanquée de deux tours. Les murs étaient si larges que deux chars, venant à la rencontre l'un de l'autre, auraient pu passer sans se heurter. Du côté de la terre, de doubles murailles, des fossés très profonds, divers endroits fortifiés et des sentinelles faisaient sa sûreté. Dans l'intérieur, toutes les maisons égales en hauteur étaient construites en pierres de taille et uniformément décorées de fenêtres en verres peints. Des étoffes de soie, ou d'autres belles tapisseries couvraient les places publiques et les garantissaient des ardeurs du soleil. Au milieu de la ville demeuraient les marchands et les artisans qui, selon leurs facultés, achetaient de splendides bazars ou louaient de modestes boutiques. Les plus riches commerçants de toutes les nations, entre autres des Pisans, des Génois, des Vénitiens, des Florentins, des Romains, des Parisiens, des Carthaginois, des Egyptiens, des habitants de Constantinople, de Damas, affluaient en son marché. La plupart des ordres religieux et militaires avaient également leur demeure dans l'enceinte de la ville. Le maître et les frères du Temple, le maître et les frères de Saint-Jean de Jérusalem, le maître et les frères de l'ordre teutonique, le maître et les frères de Saint-Thomas de Cantorbéry, le maître et les frères de Saint-Lazare, tous chevaliers armés, montaient la garde jour et nuit avec leurs servants, prêts à combattre les Sarrasins pour la défense de la foi catholique. Telle était la pittoresque et opulente cité où arrivait le comte de Champagne avec le nombre considérable de ses soldats. Parmi les grands seigneurs de sa suite, on cite Pierre de Courtenay, fils du roi de France, Philippe, évêque de Beauvais, fils du comte de Dreux, Guiard de Reynel, un autre Philippe, Henri III, comte de Grandpré, Geoffroy de Balan (33), son frère, Hugues de Plancy, Milon le Bréban, Albéric, notaire (34) et Etienne, chancelier.

Erard Ier de Chacenay réunit, dans son château, le 11 décembre 1179, plusieurs personnages, Gautier de Bourgogne, évêque de Langres, Hugues, abbé de Mores (35), Thierry, abbé de Boulancourt (36), les chevaliers Pierre de Fontette (37), Hugues Moriers, Léger de Baroville, et beaucoup d'autres. Devant eux, il confirma à l'abbaye de Clairvaux la propriété de la grange de Fontarce avec ses dépendances, qui avait été fondée par son grand-père, par son père et par son oncle. Cette confirmation fut approuvée par Mathilde-Félicité, femme d'Erard Ier et par Jacques Ier, son neveu (38). Avant de quitter ses foyers, Geoffroy d'Arcy remit à l'évêque d'Auxerre, le 2 août 1180, la moitié des dîmes qu'il possédait à Mailly-le-Château et à Mailly-la-Ville. Il céda à l'abbaye de Vézelay deux places dans les mêmes villages pour reconstruire la grange des dîmes. Les moines lui offrirent en retour 200 livres (39). A la même date, Garnier, fils du prévôt Robert, vendit pour 20 livres à livres à l'abbaye de Saint-Marien une saunerie du marché d'Auxerre. Son frère était alors à Jérusalem. En son nom, ratification fut faite de cette aliénation (40).

Hélas ! L'expédition à laquelle ils prirent part demeura sans résultat. Henri le Libéral visita les principaux sanctuaires de la Palestine, Jérusalem, Hébron, Sébaste, Nazareth, leur fil diverses libéralités, puis donna l'ordre du départ. La route qu'il suivit fut celle de terre, par l'Asie-Mineure, et en traversant ces contrées inhospitalières, il tomba entre les mains des Turcs qui le firent prisonnier. Une partie de ses compagnons eurent le même sort. Presque tous les autres furent tués, et les bagages pillés. Ne voyant d'espérance que dans, le ciel, il s'engagea par voeu à donner à la cathédrale de Langres, dont le patron, saint Mammès, était mort à peu de distance, une rente de trente livres sur les foires de Bar-sur-Aube (41) : Dieu l'exauça, l'empereur grec lui fit obtenir la liberté, et il put gagner Constantinople, où il fut un des témoins du testament d'Aldebert V, comte de la Marche, mort dans cette ville en se rendant en Palestine, le 29 août 1180. Ensuite, prenant la voie de terre, il traversa l'Illyrie et revint en France (42), où il arriva vers la fin de février 1181 (43), avec son chancelier Haïce de Plancy, plus heureux que son conseiller intime, Guillaume le Roi, tombé sous le fer des Sarrasins (44). Henri mourut dans la capitale de la Champagne, quelques semaines après son retour (45).

Erard de Chacenay revit son donjon. Des chartes émanées de lui dans les années 1181 et 1182 attestent sa présence en Champagne (46). En 1170, quand il allait prendre la croix, il avait donné aux Prémontrés de Basse-Fontaine des bois pour l'entretien de leur grange de Vitry-le-Croisé. En 1183, sa mère le supplia d'y ajouter une vigne, sise à Couvignon (47).
Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Notes - Champenois à la deuxième Croisade
1. Vézelay, Yonne, arrond. d'Avallon.
2. Longnon, Rôles des fiefs du comté de Champagne, 203.
3. Perrecin, Aube, come de Bayel, entre Bar-sur-Aubeet Clairvaux (d'Arboisde Jubainville, op. Cit., III, 431-432).
4. Josbert était fils d'un autre Josbert, grand bienfaiteur de Clairvaux, de qui, dès 1135, l'abbaye recevait tous ses prés et toutes ses terres de Ville pouvant être mises en prés. Sa femme, Lucie, avait donné son consentement ainsi que ses fils. Ce don avait été suivi de celui de terres sises à Perrecin ainsi que de l'usage de la forêt, soit pour le bois de chauffage et de construction, soit pour la glandée et l'usage de l'eau pour la pêche, ainsi que du don de la récolte du miel, la chasse, etc (Archives de l'Aube, 3 H 9, pages 1-2).
5. Archives de l'Aube, 3 H 324. Mention dans d'Arbois de Jubainville, op. cit. II, 159 et III, 11.
6. Laurent, Cartulaires de Molesme, II, 374 et 379. Montsaon, Haute-Marne, arrond. de Chaumont.
7. Neuville, que la plupart des auteurs confondent avec Putteville, arrond. de Bar-sur-Aube.
8. Lalore, Cartulaire de l'abbaye de Basse-Fontaine, 79-80.
9. Laurent, Cartulaires de Molesme, II, 483.
10. Laurent, Cartulaires de Molesme, II, 488. Daours, Somme, arrond. d'Amiens.
11. Laurent, Cartulaires de Molesme, II, 502. Bourg-Sainte-MarieH, aute-Marne, arrond. de Chaumont.
12. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I. 420.
13. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 429.
14. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 418
15. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 428. Reigny, Yonne, commune de Vermenton.
16. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 465-466. Courgenay, Yonne, arrond. de Sens.
17. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 437. Cérilly, Yonne, arrond. de Joigny.
18. E. de Barthélémy, Diocèse ancien de Châlons, I, 36-37.
19. Archives de l'Aube, H. Fonds du prieuré de Ramerupt: Carlulaire de Marmoutier, II, 388.
20. Coutant, Histoire de Bar-sur-Seine, I, 383.
21. Recueil des Historiens des Croisades, Historiens grecs, II, 201.
22. Lalore, Cartulaire du Paraclet, 7 et 22.
23. Boutiot, Notice historique sur Vendeuvre, 124.
24. Gui était apparenté à un croisé, Hugues de Possesse (Bibliothèque nationale, latin, 5441, fol. 58)
25. Diocèsede Trêves.
26. Archivives de l'Aube, 3 H 9, p. 29.
27. Jacques Ier avec Agnès, sa femme, et Anséric, son frère, avaient récemment augmenté la dotation de l'abbaye de Longuay, près d'Aubepierre, Haute-Marne (Lalore, Les Sires et les Barons de Chacenay, 19). Nous ne mentionnons pas leurs autres libéralités, parce que les documents n'indiquent point qu'elles aient été faites en vue des croisades.
28. Lettre écrite en 1148 ou 1149,voir Rec. Hist. des Gaules, XV, 502.
29. Camuzat, Promptuarium, 30-31.
30. Lalore, Cartulaire, de Montiéramey, 169.
31. On trouve quelques pèlerins isolés: en 1168, c'est Jacques de Vitry qui dispose de ses biens en faveur de ses héritiers et des établissements religieux auxquels, avant son départ, il voulait laisser des aumônes (Archives de la Marne, H fonds de Saint-Pierre). C'est encore Dude d'Aiguizy, mort en Terre Sainte vers 1175.
32. Labre, Cartulaire de Saint-Loup, 91.
33. Balbam, Ardennes, arrond. de Rethel ; Grandpré, arrond. de Vouziers.
34. D'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, III, 132.
35. Mores, Aube, arrond. de Bar-sur-Seine.
36. Boulancourt, Haute-Marne, arrond. de Yassy.
37. Fontette, Aube, arrond. de Bar-sur-Seine.
38. Bibliothèque Troyes, manuscrit 703, page 177, Cartulaire de Clairvaux. Ce Jacques de Chacenay s'appela aussi Jacques de Durnay.
39. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 324.
40. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 327
41. Martène, Thésaurus novus anecdotorum, I, 619. Un témoin fut Artaud de Nogent, chambrier du comte, qui revint aussi en France.
42. Marténe, Ampl. Collect., V, 1023.
43. Recueil des Historiens des Croisades, Historiens grecs, XVIII, 531.
44. D'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, III, 130.
45. Le trésor de la collégiale de Saint-Etienne renfermait un grand nombre d'intailles et de camées antiques rappelant la part active que la Champagne avait prise aux croisades.
46. Lalore, Les Sires et les Barons de Chacenay, 208.
47. Lalore, Les Sires et les Barons de Chacenay, 29, et Cartulaire de Basse-Fontaine, 115.

Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Les Champenois à la troisième Croisade
Le temps de la décadence commençait pour le petit royaume franc de Palestine. Une troisième croisade fut organisée, en 1188, pour essayer de rétablir la domination chrétienne. Guillaume, archevêque de Tyr, était venu en France pour réclamer des secours. Le roi imposa, en 1188, la dîme saladine (1) sur les revenus et les terres de ceux qui ne partaient pas à la croisade; le comte de Champagne, Henri II, fit payer cette taxe au chapitre de Saint-Pierre de Troyes, les ordonnances des rois, lorsqu'elles avaient été rendues de concert avec les barons, étant exécutoires en Champagne (2). Mais il ne faut pas seulement de l'argent : il faut aussi des hommes, une armée. Pour s'en procurer, une grande assemblée féodale se tint entre Gisors (3) et Trie-Château (4), dès le mois de janvier 1188. Les rois de France et d'Angleterre, avec un nombre considérable de leurs barons et de prélats, s'y trouvaient. On délibéra longtemps, enfin le roi d'Angleterre prit la croix des mains des archevêques de Tyr et de Rouen (5), tandis que le roi de France la recevait, à Saint-Denis, des archevêques de Tyr et de Reims (6). Le comte de Flandre, Philippe d'Alsace, se croisa ensuite, et après eux, un nombre considérable d'autres membres du baronnage et du clergé (7). Tels furent Thibaud V, dit le Bon, comte de Blois, Guillaume des Barres, comte de Rochefort ; Robert, comte de Dreux ; Gautier Corbel ; Raoul, comte de Soissons ; Roger de Champillon (8) ; Henri, comte de Bar-le-Duc, et Henri II, comte de Champagne. Pendant les préparatifs, qui durèrent plus de deux ans, Milon de Champlost (9) offre à l'abbaye de Dilo sa terre de Mercy (10). A son exemple, deux habitants de Mercy, avec l'approbation de leur seigneur, donnent un pré à Dilo. Un fils de l'un des donateurs, Girard, va partir pour Jérusalem (11). Il s'y trouvera avec Jean, sire d'Arcis-sur-Aube, qui cède aux églises des Escharlis et de Fontaine-Jean tous ses droits sur le moulin du Frêne (12), avec Etienne de Pierre-Perthuis qui abandonne à Pontigny, pour son salut et celui de son père, ses coutumes de Bassou en blé et en argent (13). Etienne de Brive donne un moulin à Saint-Marien. Etienne de Seignelay cède le droit de pâturage dans sa terre et ses bois, depuis Bassou jusqu'au fossé de Beaumont et depuis le Serein jusqu'à l'Armançon (14). En partant pour la Terre Sainte, Gui de Villers-Bretonneux s'engagea à payer aux lépreux de ce village, une rente en grains sur les dîmes (15). Herbert le Gros gratifia les Prémontrés de Saint-Marien d'Auxerre, d'une vigne située entre les églises de Saint-Martin et de Saint-Marien ; mais ils n'en devaient jouir qu'après sa mort ou la mort de Gertrude, sa femme (16). Gui, seigneur de Germinon (17), offrit aux moines de Saint-Sauveur de Vertus (18), un muid de seigle tous les ans et un revenu de cent sous de Provinois à Germinon (19).

Erard II, comte de Brienne, André son frère, seigneur de Ramerupt, tous deux oncles maternels d'Erard Ier de Chacenay, Geoffroi IV de Joinville et Anséric III de Montréal (20), se distinguèrent dans les premières phases du siège d'Acre. André de Ramerupt périt glorieusement, ainsi que le grand maître du Temple, Girard de Ridefort, dans une attaque, le 11 octobre 1189. Mais des vengeurs allaient se lever. Le comte de Champagne, Henri II, annonça son prochain départ. Il obtint des bourgeois de Chablis une somme de 300 livres, non à titre de redevance, mais pour servir les intérêts du Christ et pour l'aider dans son voyage. Il s'arrêta à Vézelay, où il accorda aux moines de Pontigny l'exemption des droits d'entrée et d'autres taxes pour 200 muids de vin de leur récolte à vendre à Troyes, et, quelques mois plus tard, Marie, mère d'Henri, reconnut qu'en partant pour les Lieux Saints, il avait gratifié Pontigny de 10 livres de revenu sur les foires de Troyes, moyennant la célébration d'une messe du Saint-Esprit (21).

Avant de quitter ses Etats, le comte Henri II réunit ses barons à Sézanne et leur fit jurer que, s'il ne revenait point de Palestine, ils lui reconnaîtraient pour successeur son jeune frère Thibaud (22). If partit vers la fin de mai 1190, gagna Vézelay, Corbigny et Marseille. Il avait entre autres pour compagnons de route Thibaud, comte de Blois et Etienne de Sancerre, ses oncles ; Raoul, comte de Clermont, et Gui de Bazoches, grand chantre de la cathédrale de Châlons-sur-Marne, qui nous a laissé un récit de ce voyage :

« Nous dîmes adieu à la France florissante ; nous entrâmes en Bourgogne, et après l'orgueil du Rhône si rapide, l'impétuosité de l'Isère si difficile, et les menaces de la Durande; après les montagnes austères de la Bourgogne, après les défilés pierreux de la Provence, nous atteignîmes enfin la ville de Marseille. Nous y trouvâmes un port commode pour les navires ; les rochers qui l'embrassent l'abritent de la violence des vents. Marseille doit son nom à sa situation: super mare sita, assise sur la mer, ou maris situla, seau d'eau puisé dans la mer. On voit dans les livres qu'elle a été bâtie autrefois par des Grecs Phocéens, c'est-à-dire qui venaient de la ville de Phocée. Nous fûmes retenus beaucoup de jours à Marseille par nos préparatifs en armes, vivres et navires. Du haut des rochers, nous contemplions la face incertaine de la mer et sa mobilité, et nous attendions pour nos voiles un vent propice. Enfin, la mer devint favorable à nos bâtiments, il y eut comme un accord entre les vents et les vagues ; nous eûmes peine à sortir de ce port entouré d'écueils ; mais bientôt, poussés par les vents, nous vîmes se développer devant nous la face rugueuse de la mer large et transparente (13 juin). Au lever de la troisième aurore, une première île se montra à notre gauche : c'était la Corse, aux anfractuosités sans nombre et de toute forme et aux promontoires anguleux. Le lendemain, nous eûmes plus près de nous, toujours à gauche, la Sardaigne, île voisine de la Corse, et que Sardus, fils d'Hercule, est venu, dit-on, habiter le premier, d'où le nom de Sardaigne. De là, nous atteignîmes la Sicile qui est séparée du continent calabrais par un bras de mer étroit et d'une difficile traversée ; de chaque côté, les écueils se touchent presque; entre eux un courant impétueux, semblable à un torrent, et souvent agité par la tempête. »

« Nous trouvâmes cette île pleine de discorde et dans une grande agitation ; elle avait eu pour troisième roi, Guillaume qui, en mourant, avait laissé son royaume divisé, et le désordre s'en était suivi. Un parti avait juré fidélité à Henri, empereur des Romains, qui avait épousé la tante du feu roi. L'autre parti avait élu roi Tancrède, un des grands du royaume. Pendant ce temps, les païens du pays, soumis précédemment aux chrétiens, avaient secoué le joug et pris les armes contre leurs anciens maîtres, en sorte qu'aux dissensions intestines se joignait une sorte de guerre sociale. Enfin, le trente-cinquième jour après notre départ de Marseille, nous aperçûmes dans le lointain les promontoires désirés de la Syrie, cette pentapole maritime que possédèrent autrefois les Philistins, Gaza, Geth, Azot, Acaron et Ascalon. Combien n'avions-nous pas fait de prières, versé de pleurs, poussé de soupirs dans l'attente de ce jour qui brilla pour nous et qui, nous faisant répandre des larmes de joie, nous montra la terre d'où découlaient le lait et le miel ! Terre céleste et digne de servir de demeure aux habitants des cieux ! Terre Sainte promise aux Saints, source de notre régénération et lieu de notre rédemption, mère des Saints Pères et patrie du Sauveur ! Nous abordâmes auprès de cette fameuse cité de Syrie que l'antiquité nommait Acre, qui depuis s'est appelée Ptolémaïs. Possédée par les ennemis, elle était déjà assiégée par notre armée de terre et par nos vaisseaux couronnés de fer; nos casques sortis des coffres où ils étaient restés si longtemps captifs, nos épées, nos boucliers brillaient au soleil de l'éclat de la foudre. La splendeur de nos armes, reflétée par les ondes, jouait pour ainsi dire dans le sein de la mer, la brise folâtrait dans nos drapeaux de soie (23). »

Henri II arriva le 27 juillet sous les murs d'Acre (24). Il y fut suivi de près par Erard Ier de Chacenay et Manassès de Garlande, Odon de Pougy, Gautier d'Arzillières (25), Simon de Villevoque, Jean de Montmirail, Jean d'Arcis, Gui de Dampierre, Guillaume de Mello (26) et Manassès de Bar-sur-Seine, évêque de Langres. A ces noms ajoutons celui de Mile de Cernon et celui de Clérembaud III de Chappes qu'une charte nous montre généreux envers l'abbaye de Montiéramey. Il lui donne, en effet, quarante arpents des bois de Dosches, et il y ajoute un homme de corps, Gautier, avec toute sa famille. Il accorde de l'argent pour l'achat d'une lampe à l'église du monastère et à celle de Chappes. Enfin, il ratifie un revenu de vingt sous à prendre sur le péage de Bar-sur-Seine, qui provenaient de son frère Gui (27).

Gui de Dampierre était seigneur de Saint-Dizier. Il se défait, en faveur du monastère de Trois-Fontaines, d'une rente de dix muids de vin et d'une de six livres sur les coutumes et les cens de Bignicourt et des Côstes pour payer la façon de la vigne ; en retour, les moines prieront pour leur bienfaiteur, aussi longtemps qu'il sera à Jérusalem. Ils reçurent encore de lui tout ce qu'il possédait à Villiers-en-Lieu (28). L'abbaye de Cheminon ne fut pas oubliée; il lui octroya cinq muids de vin de rente et un demi-muid de froment sur ses moulins de Saint-Dizier (29). Il ne s'intéressait pas moins à Clairvaux. Il décida, en juillet 1189, que l'abbaye prendrait tous les ans cinq chênes dans ses bois jusqu'à la fin de la croisade. Au cas où il ne lui serait pas donné de revenir, cette aumône deviendrait perpétuelle (30). Une autre aumône fut faite à Clairvaux, elle a pour auteur Erard de Chacenay, elle comprenait la vigne du Clos, sise à Baroville, qu'il se réservait de reprendre à son retour de Jérusalem pour en disposer à son gré (31). Erard ne revint pas, il succomba sous les murs d'Acre, en 1191, après des prodiges de valeur souvent renouvelés.

L'abbaye de Saint-Loup avait reçu, en 1189, d'Erard II de Briennne, le four de Sacey en échange du bois de Brevonnelle; mais les religieux estimaient qu'ils y perdaient. Il entendit leur requête, et avant de prendre la croix, il leur assigna un revenu de vingt sous à Piney et à Sacey avec une fauchée de pré, à titre d'indemnité (32).

Gilon, seigneur de Plancy, ne voulut pas s'éloigner de France sans réparer ses torts envers le monastère de Montiéramey. Les religieux s'étaient plaints au pape, et les abbés de Clairvaux et de Longuay avaient été chargés d'examiner l'affaire. Gilon reconnut ses injustices nombreuses et défendit à sa femme d'exercer, pendant son absence, aucune vexation à l'égard des religieux (33). Oger ou Ogier de Saint-Chéron est un des barons qui jurèrent, à la demande du comte Henri II, de reconnaître Thibaud III pour héritier de la Champagne, dans le cas où Henri ne reviendrait pas de Terre Sainte (34).

Hugues de Lisi a un fils, Jean, qui prit part à la croisade (35). Ferry de Vienne commandait une caravane chrétienne qui fut attaquée par les Sarrasins, le 17 juin 1192, près de Jérusalem (36). Hugues de Choisy et ses frères, Eudes et Gui, datent du siège d'Acre (37) une donation en faveur des Templiers. Avant de partir, Manassès, évêque de Langres, confia son diocèse aux soins de Pierre, abbé de Saint-Bénigne de Dijon. Son absence ne fut pas de longue durée. De retour en France, il y mourut le 4 avril 1193 et fut inhumé dans l'église de Clairvaux (38). Deux croisés, Robert et Gérard de Blesmes, font une donation à Trois-Fontaines, à l'occasion de leur voyage en Orient. Hugues du Bois, au contraire, contracte un emprunt dans la même circonstance (Bibliothèque nationale latin 11073 et 11075). Clarambaud, sire de Noyers, donna à Notre-Dame de Noyers-la-Ville (39) un muid de blé de rente sur le moulin de Montot (40).

La terre de Busum, dans le fief d'Erard II de Brienne, appartenait à Simon de Villevoque. Il s'en dessaisit, lorsqu'il prit la croix, en faveur des religieux de Basse-Fontaine, en présence du comte de Brienne, du maître de l'hôpital de Chalette, du curé de Piney, du prieur de Basse-Fontaine, du chanoine Evrard, du chevalier Gobert et du prévôt de Piney, Raoul (41).

Tous les pèlerins (42) n'étaient pas riches (43), mais les moins fortunés tenaient à donner selon leurs moyens. Ainsi Raoul, frère de Hildière de Beurey, ne possédait que des buissons à Coriol (44). Il fit l'aumône d'un quartier de cette propriété à l'abbaye de Mores (45) Guiart de Reynel se dessaisit d'une pâture au finage de Mognéville, en faveur des religieux de Trois-Fonlaines (46).

Philippe d'Alsace, que nous avons vu échapper heureusement aux dangers de l'expédition précédente, n'hésita pas à prendre part à celle-ci. Sa chapelle voyageait avec lui. Il l'avait confiée à Mathilde, sa femme (47) ; avec son consentement, celle-ci en fit don à l'abbaye de Clairvaux. Cette chapelle comprenait deux chandeliers d'argent, deux aiguières d'argent, quatre burettes d'argent, deux calices, un en or et un en argent, un chalumeau (48) en argent, deux chasubles et des vêtements en double, un encensoir en argent, des ornements d'autel, deux autels portatifs et trois croix, un petit instrument de paix; tout cela, Philippe le tenait de ses ancêtres, il en enrichit le trésor de Clairvaux (49). Peu de temps après, le 1er juin 119I, il mourait de la peste, au siège de Saint-Jean d'Acre. Ses ossements furent rapportés à Clairvaux par les soins de sa femme qui viendra l'y rejoindre. Guillaume Ier, comte de Joigny, voulut, avant de partir, ratifier la charte de l'accord passé entre Rainard, son Frère, et l'abbesse de Saint-Julien, au sujet de leurs droits respectifs sur la terre de Migennes (50), tandis que Pierre, comte de Nevers, gratifiait Saint-Marien de tous les droits de cens que cette maison lui devait (51). Aganon, des Sièges, vendit pour 50 livres aux religieux des Escharlis un pré et une vigne, avec une partie de la dîme de Villefranche (52). Une relation arménienne nous apprend que le comte Henri II équipa à ses frais un corps de dix mille fantassins en annonçant qu'il allait attaquer l'armée musulmane. Il avait dressé contre Acre plusieurs mangonneaux : ils furent incendiés par les Musulmans qui, en outre, tuèrent 70 chevaliers et prirent plusieurs personnages importants. Deux autres mangonneaux, que le comte de Champagne avait installés, périrent dans les flammes le 3 septembre 1190. Un seul de ces engins avait coûté à Henri II quinze cents dinars (53). Ces pertes ne décourageaient pas les croisés. Les Champenois continuaient, en dépit de tous les dangers, à s'enrôler sous la croix et à multiplier leurs bonnes oeuvres, avant leur départ. Les Prémontrés établis à Beaulieu, près de Trannes, possédaient des prés à Daillancourt. Barthélémy de Vignory les tenait probablement en gage (54) ; il les fit rendre aux religieux, en présence de nombreux témoins (55) : c'était, disait-il, pour la libération de son âme. Son projet était sage, car Barthélémy devait trouver la mort devant Saint-Jean d'Acre, ainsi que Gui, son frère, et le comte de Champagne Henri, son suzerain (56).

Les survivants, loin de s'attrister, enviaient le sort de ces braves. Tous étaient disposés à sacrifier leur vie pour une cause qui leur était si chère. Gui de Payns déclara, avant de prendre la croix à la suite de ces héros, qu'il approuverait toutes les acquisitions que les Bénédictines du Paraclet pourraient faire dans son fief. Il est vrai que cette concession n'était pas gratuite, puisque le couvent donnait à Gui, en retour, cent sous, et à sa femme deux boeufs et une vache. L'évêque Garnier de Trainel, qui nous raconte ce marché, ajoute, dans la même charte, qu'un chevalier, Henri de Blives, a vendu au Paraclet toute sa dîme du finage du Tremblay pour cinquante livres, avec le consentement formel de son frère, nommé Ernoul (57).

Nous n'avons trouvé qu'un croisé qui ait attendu d'être en danger de mort pour prendre ses dispositions testamentaires : c'est Gui de Pierre-Perthuis. En 1191 il était à Acre, et se sentant très malade, il chargea sa femme de donner 40 sous de rente à l'hôpital de Jérusalem, autant aux Templiers, vingt sous aux lépreux de Core (58) et son moulin de Pierre-Perthuis aux religieuses de Crisenon (59). Cependant le comte Henri, Geoffroi de Lusignan et les Templiers avaient, le 2 octobre 1190, forcé les Musulmans à battre en retraite. Dans une escarmouche, le maréchal du comte fut fait prisonnier (60). Mais la famine et les maladies faisaient plus de ravages que le fer : elles enlevèrent, diton, deux cents chrétiens par jour ; le duc de Souabe, qui expira le 21 décembre 1190, fut une de leurs victimes; Henri II lui-même tomba malade (61). Enfin, Richard Coeur-de-Lion étant arrivé le 8 juin 1191, Acre capitula le 12 juillet suivant (62). L'armée chrétienne commandée par les deux rois de France et d'Angleterre était victorieuse et semblait formidable (63). A propos de la prise d'Acre, le chroniqueur anglais, Bongars, ne put s'empêcher de rendre ce témoignage de la bravoure des Champenois: « La France tout entière, dit-il, brille par le goût des armes; mais la chevalerie de Champagne l'emporte sur celle des autres parties du royaume. De cette province sort pleine de vigueur une jeunesse guerrière dressée de longue main aux combats par des exercices préparatoires et par des jeux où l'on simule des batailles : ces coeurs belliqueux ne désirent que la guerre (64). » Un autre témoignage non suspect — il émane d'un ennemi — c'est celui que l'auteur arménien d'un récit des Croisades rend des soldats du comte de Champagne Henri II : « Nos avant-gardes les assaillirent d'une grêle de flèches enflammées, mais les Francs demeuraient comme fichés en terre, immobiles, silencieux (65). » Avec de tels soldats, le succès n'aurait pas dû être douteux ; malheureusement les dissensions des chefs compromirent une expédition commencée sous d'aussi heureux auspices. L'accord ne pouvait exister entre Richard et Philippe Auguste qui, dès le 31 juillet, prit la mer pour regagner la France.

On raconta que ce départ précipité avait été provoqué par un complot formé par le roi Richard, le comte de Flandre et le comte de Champagne, pour empoisonner le monarque français. Le comte de Flandre, qui venait de mourir, avait, disait-on, révélé le complot avant d'expirer (66). On ajouta qu'aussitôt le roi de France monté sur son vaisseau, le comte Henri s'était jeté dans une barque, était allé le rejoindre, et simulant la surprise : « Beau sire », lui avait-il dit, « beau cousin, me laisserez-vous donc en cette terre étrangère ? » « Oui, par la lance de saint Jacques », se serait écrié le roi. « Oui, mauvais traître, et jamais ni vous ni vos héritiers ne rentrerez en Champagne. » Alors le comte serait retourné dans la ville d'Acre, aurait été trouver le roi Richard et lui aurait dit: « Seigneur nous sommes perdus et déshonorés, car le roi de France s'en retourne, il sait nos projets par le comte de Flandre, et soyez sûr qu'il s'en vengera en nous perdant tous (67). » On voit dans ce récit, tout faux et tout invraisemblable qu'il est, le reflet des haines qui agitaient les croisés. La vérité est que Philippe et Richard s'étaient quittés, en apparence, dans les meilleurs termes, et qu'avant de partir, le monarque français avait juré de ne faire ni laisser faire, à son retour en France, aucun dommage au roi d'Angleterre absent. Plusieurs seigneurs français avaient cautionné par leur serment l'exécution de cet engagement, entre autres le comte Henri (68). Mais Richard et Philippe, rivaux comme souverains, se haïssaient comme hommes. Une des causes de cette haine était la libéralité avec laquelle Richard attirait à lui les vassaux du roi de France.

Le comte de Champagne était du nombre de ceux qui s'étaient laissé gagner ; ses ressources se trouvaient épuisées à l'arrivée de Philippe ; et ce dernier, sur ses plaintes, lui avait offert un prêt de cent livres parisis, dont le remboursement aurait été assuré par une hypothèque en Champagne ; Richard avait immédiatement fait présent à Henri de quatre mille boisseaux de blé, de quatre mille cochons salés et de quatre mille livres d'argent, et ainsi avait à la fois donné moralement un soufflet au monarque français et indisposé contre ce prince un des plus hauts barons de France (69).

L'armée chrétienne, commandée par Richard, voulant continuer les conquêtes commencées, quitta la ville d'Acre et se mit en marche vers le midi pour aller assiéger Jaffa. Le 7 septembre 1191, elle livra, près d'Arsout, une grande bataille à Saladin, perdit beaucoup de monde, mais remporta la victoire. Henri II est signalé parmi les combattants de cette journée (70). Une conséquence de cette victoire fut la prise de Jaffa, d'Ascalon et de Césarée, mais une fois ce résultat obtenu, la plupart des barons français songèrent à leur départ, si bien que, le 1er octobre, dans une lettre datée de Jaffa, Richard, écrivant à Garnier, abbé de Clairvaux, pour l'inviter à recueillir, par des prédications, les fonds nécessaires à la continuation de la guerre, annonce que, s'il ne reçoit pas d'argent, il ne pourra prolonger son séjour en Terre Sainte au-delà de Pâques, 5 avril 1192. Rappelle Garnier, dans la suscription de cette lettre, son cher ami en Jésus-Christ : « Prosterné aux pieds de Votre Sainteté, lui dit-il, versant des larmes, nous vous adressons des prières affectueuses, afin que vous exhortiez, comme il convient à vos fonctions et à votre dignité, les princes, les nobles et le peuple de toute la chrétienté à se dévouer au service du Dieu vivant (71). » Le duc de Bourgogne et les Français qui lui sont soumis, le comte Henri et les siens, les autres comtes, barons et chevaliers qui ont épuisé leurs ressources au service de Dieu, retourneront dans leurs foyers, si votre éloquence ne pourvoit à leurs besoins (72). » Le monarque anglais n'obtint pas les fonds nécessaires. Quinze jours après, il se vit abandonner par le duc de Bourgogne qui se retira à Tyr; mais il garda près de lui le comte de Champagne qui, dit-on, s'était mis à ses gages (73). A son tour, Richard annonça son départ prochain motivé par des raisons politiques ; alors Henri II reprit la route de Tyr. Dans les mois qui suivirent (année 1192), le désir de la paix prit la place de celui des victoires. Chacun était las de la lutte. Une trêve fut conclue. Henri prêta serment de l'observer (74). Il mourut accidentellement le 10 septembre 1197 et fut inhumé le lendemain dans l'église Sainte-Croix d'Acre. « Un chroniqueur allemand, contemporain d'Innocent III, a prétendu que, dans les dernières années du XIIe siècle, le roi de Jérusalem, Henri de Champagne, s'était entendu avec les Sarrasins pour exterminer toutes les bandes de pèlerins venues d'Outre-Mer. Il y a là une exagération évidente, sans doute une calomnie à l'adresse d'un prince français; mais elle symbolise exactement l'état d'âme de beaucoup de colons (75). »
Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Notes - Champenois à la troisième Croisade
1. Cette dîme était le dixième du revenu ; la perception s'en fit rigoureusement.
2. Lalore, Cartulaire de Saint-Pierre de Troyes, 65.
3. Gisors, Eure, arrondissement des Andelys.
4. Trie-Château, Oise, arrondissement de Beauvais.
5. L'archevêque de Rouen était Gauthier de Coutances.
6. L'archevêque de Reims était le champenois Guillaume-aux-Blanches-Mains.
7. Recueil des Historiens des Croisades, Historiens grecs, XVII, 629.
8. Archives de la Marne, Cartulaire de la Trinité, fol. 88.
9. Champlost, Yonne, arrondissement de Joigny.
10. Mercy, Yonne, arrondissement de Joigny.
11. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 397-398.
12. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 399 et Yonne, H 658. Fontaine-Jean, Loiret, commune de Saint-Maurice-sur-Aveyron.
13. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 404. Pierre-Perthuis, Yonne, arrondissement d'Avallon.
14. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 415.
15. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 436.
16. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 448.
17. Germinon, Marne, arrondissement de Châlons.
18. Vertus, Marne, arrondissement de Châlons.
19. E. de Barthélémy, Pèlerins champenois, n°, I, 357.
20. Recueil des Historiens, XVIII,751. Une charte de la Bibliothèque Nationale, latin 5441, I, 226, donne la confession par André de Ramerupt des injustices commises par lui à Mesnil-la-Comtesse. Elle est datée du jour de son départ de Brienne pour Jérusalem.
21. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 426.
22. Recueil des Historiens des Croisades, Historiens grecs, XIX,583-584.
23. Recueil des Historiens des Croisades, Historiens grecs, XVIII, 751-752. Traduction de D'Arboisde Jubainville.
24. D'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, IV, 27.
25. D'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, IV, 82, 10C.
26. Guillaume reçut à Messine 400 onces d'or comme indemnité des pertes qu'il avait faites en mer (Les Grandes Chroniques de France, IV, 75).
27. Lalore, Cartulaire de Montiéramey, 114.
28. Villiers-en-Lieu, Haute-Marne, arrondissement de Vassy.
29. Revue de Champagne, XVII, 117, année 1884.
30. Archives de l'Aube, 3 H 9, 77.
31. Bibliothèque de Troyes, manuscrit 703, 176
32. Lalore, Cartulaire de Saint-Loup, 142.
33. Lalore, Cartulaire de Montiéramey, 118.
34. D'Arboisde de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, IV, 120.
35. Du Plessis, Histoire de l'église de Meaux, II, 21.
36. D'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, IV, 48.
37. De Barthélémy, Pèlerins champenois en Palestine, n° 21.
38. Coutant, Histoire de Bar-sur-Seine, 386,
39. Ainsi appelée pour la distinguer de l'église du prieuré.
40. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 390 et Laurent, Cartulaires de Molesme, II, 405. Clarambaud mourut à Acre (Mémoire de la Société Académique de l'Aube, 1912, 21).
41. Lalore, Cartulaire de Basse-Fontaine, 27. « Busum », ou Le Buisson-Jeanne.
42. Un couvent, destiné à recevoir les pèlerins malades, avait été fondé, en 1048, à Jérusalem, par des Italiens, la plupart marchands d'Amalfi. Un abbé et des moines bénédictins devaient y célébrer le culte suivant le rite latin et soutenir, de leurs aumônes, les pauvres qui ne pouvaient payer le droit d'admission. Ils avaient ensuite bâti une église consacrée à la Sainte Vierge et nommés habituellement « Sancta Maria de Latina. » Plus tard, pour suffire à la multitude des nécessiteux qui se présentaient, les moines avaient construit, à côté de leur église, un hôpital en l'honneur de saint Jean-Baptiste. Pendant le siège de Jérusalem par Godefroy de Bouillon, le supérieur avait reçu, sans distinction de croyance, tous les malades et tous les blessés. Dès cette époque, les hospitaliers se donnèrent une règle qui, outre les voeux monastiques ordinaires, leur imposait l'obligation de soigner les pèlerins, promirent, entre les mains du patriarche, d'exécuter ponctuellement cette règle et choisirent pour costume de leur ordre une robe noire avec une croix blanche à huit pointes sur la poitrine. Les membres de cette congrégation se nommèrent Frères Hospitaliers, d'après leur destination et Frères de Saint-Jean, d'après leur patron. On les appela dans la suite Chevaliers de Rhodes, enfin Chevaliers de Malte.
43. Un croisé, Bertrand, emprunta à son départ 30 livre à l'abbaye de Cheminon, « pro expensis suis in predicto itinere faciendis » (De Barthélémy, Recueil de chartes de Cheminon 105). Eble, vicomte de Trigny, vendit son domaine aux religieux de Saint-Thierry pour se procurer des ressources pour le voyage (De Barthélémy, Pèlerins champenois, n° 8). Renier du Meix-Tiercelin vendit le quart de son moulin au monastère de Saint-Pierreaux-Monts, en 1161, dans le même but.
44. Lieu inconnu.
45. Lalore, Chartes de Mores, 64.
46. Archives de la Marne, H, Trois-Fontaines; Mognéville, Meuse, arrond. de Bar-le-Duc.
47. Archives de l'Aube, 3 H 9, 160 et 162; 3 H 316 et 321.
48. Lechalumeau rappelle qu'au moyen âge on distribuait la communion sous les deux espèces, comme l'atteste un décret du concile de Clermont, dont nous parlons plus haut.
49. Archives de l'Aube, 3 H 9, 159-160.Cf. Martène, Thésaurus nov. anecdot, I, 639.
50. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, 1, 413 et Gallia christiana, XII, Instrum., 139.
51. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 415
52. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, I, 420. Villefranche, Yonne, arrond. de Joigny.
53. Dinar, monnaie d'or arabe, d'une valeur très variable; Recueil des Historiens des Croisades, Historiens orientaux, IV, 467-470.
54. C'est ce personnage qui, le 6 janvier 1158, était venu à Clairvaux déclarer qu'il se désistait de toute action qu'il pourrait avoir droit d'intenter contre l'abbaye à qui il fit don de la carrière de Blézy. demandant en retour à participer aux mérites des religieux (Archives de l'Aube, 3 H 9, 104 et 3 H 324).
55. Archives de l'Aube, 3 H 9, 153.
56. D'Arboisde Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, IV, 53.
57. Lalore, Cartulaire du Paraclet, 106-107.
58. Core, probablement en Palestine. Ce lieu n'a pas été identifié par Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, II, 433.
59. Quantin, Cartulaire général de l'Yonne, II, 433.
60. Recueil des Historiens des croisades, XVII, 512. On ignore quel était ce maréchal.
61. Bibliothèque des Croisades, première édition, II, 641.
62. Recueil des Historiens, XVII, 524.
63. C'est au siège d'Acre que mourut Anséric III de Montréal (Courtépée, Description du duché de Bourgogne, III, 622)
64. Bongars, Gesta Dei per Francos, I, 1164
65. Recueil des Historiens des Croisades, Historiens occidentaux, IV, 510.
66. Chronique de Reims, chapitre VII, page 43, dans d'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, IV, 33.
67. Chronique de Reims, pages 44-45.
68. Recueil des Historiens occidentaux des croisades, XVII, 526.
69. Richard de Devizes, section 63, dans les Chronicles of the Crusades, page 40, d'après d'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, IV, 33.
70. Recueil des Historiens, XVII, 530.
71. Bibliothèque patr. cisterc., III, 75.
72. Recueil des Historiens, XVII, 530.
73. Recueil des Historiens, XVIII, 28-29.
74. Recueil des Historiens occidentaux des Croisades, IV, 510.
75. Luchaire, Innocent III et la Question d'Orient, 20.

Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Les Champenois à la quatrième Croisades
La troisième croisade ne donna donc pas de résultat. Et peut-être aurait-on fini par oublier, en Europe, la délivrance de Jérusalem, si le conclave n'avait élu (1198) le pape Innocent III. A peine eut-il monté sur le trône pontifical qu'il s'occupa de ranimer le feu sacré. Il confia à Foulque, curé de Neuilly-sur-Marne, la cause qui lui tenait à coeur. « La nécessité de recouvrer les Lieux Saints, la foi, le désir de la pénitence, l'espoir du paradis, l'esprit d'aventure, l'amour des voyages, le besoin de guerroyer, la passion du gain, toutes ces causes générales des trois premières croisades se retrouvaient dans la quatrième. La première manifestation des laïques en faveur de la croisade s'est produite au milieu de ces fêtes sanglantes, dont la noblesse raffolait et que l'Eglise prohibait en vain. Le 28 novembre 1199, quelques grands seigneurs de la Champagne et de la France du centre réunis, pour banqueter et échanger des coups de lances, au château d'Ecri-sur-Aisne (sic), attachèrent le signe du Christ à leur épaule. Ils formèrent ainsi le noyau de l'armée qui devait partir trois ans après... On retrouvait encore, au temps d'Innocent III, sinon chez les nobles, au moins dans les foules, quelque chose de l'enthousiasme qu'avait provoqué l'éloquence d'un Urbain II ou d'un saint Bernard. On revit le même spectacle, lorsque le curé de Neuilly, Foulque, entraîna après lui la multitude croyante (1). »
A sa voix, Thibaud III, comte de Champagne, Simon de Montfort, Geoffroi de Joinville et son frère Robert, Gautier et Jean l'un et l'autre comtes de Brienne, Gautier de Montbéliard, Eustache de Conflans, Gui du Plessis, Manassès de l'Isle-sous-Montréal, Henri d'Arzillières, Vilain de Nully (2), Gui et Clérembaud III de Chappes, Renard de Dampierre, Mathieu de Montmorency, Guillaume et Oger de Saint-Chéron, Léon de Verzet, Gui de Pregniis, Gui et Clarembaud IV de Chappes, Guillaume d'Arzillières, maréchal des Templiers (3), Milon II le Breban (4), Louis, comte de Blois, Robert de Villy, Guillaume de Nully, Evrard de Montigny, Macaire de Sainte-Menehould (5), Gautier de Vignory (6), Jean de Tournay (7), Garnier de Rochefort, évêque de Langres, Renaud de Montmirail, Guillaume le Champenois de Champlitte et Geoffroi de Villehardouin (8), s'enrôlèrent sous la croix.

Il fallait déterminer le mode d'organisation. Les barons s'assemblèrent une fois à Soissons et plusieurs fois à Compiègne pour en délibérer (1200). On s'accorda pour faire le voyage par mer ; restait à choisir un port d'embarquement et à régler les conditions du transport. Les trois plus hauts barons de la croisade, c'est-à-dire les comtes de Champagne, de Flandre et de Blois, désignèrent chacun deux agents, en tout six, qui, après mûr examen, optèrent pour Venise (9) et partirent pour cette ville où ils arrivèrent au milieu du mois de février 1201. Les deux représentants de Thibaud étaient Geoffroi de Villehardouin, maréchal de Champagne, et Milon le Breban. Le premier nous a laissé le récit de cette mission et de la croisade qui en fut la conséquence. Les Vénitiens demandèrent une somme de 85.000 marcs d'argent qui, aujourd'hui, en 1900, auraient le pouvoir de 8 à 9 millions ; et moyennant ce, prirent l'engagement de transporter en Terre Sainte 4.500 chevaliers, autant de chevaux, 9.000 écuyers et 20.000 sergents. Ce traité fut conclu au commencement d'avril. Nous en avons encore le texte : il est rédigé au nom du doge de Venise Henri Dandolo, et des trois comtes Baudouin de Flandre, Thibaud de Champagne et Louis de Blois (10). Geoffroi de Villehardouin revint par Plaisance et par le Mont-Cenis, et dut être de retour à Troyes à la fin d'avril ou dans les premiers jours de mai (11); il y trouva Thibaud atteint d'une maladie mortelle.

Les croisés traversèrent la Bourgogne, franchirent le Mont-Cenis et la Lombardie et s'embarquèrent à Venise (12). L'expédition ne put être dirigée par Thibaud qui mourut le 24 mai (1201), désignant pour le remplacer, dans l'exécution de son voeu, Renard de Dampierre (13), auquel il assignait une assez forte somme d'argent pour subvenir à tous les frais du voyage. Boniface, marquis de Montferrat, remplaça Thibaud III à la tête des croisés. Quant à Renard de Dampierre, il quitta le gros de l'armée à Plaisance, gagna la Pouilles et s'y embarqua avec Vilain de Nully, Henri d'Arzillières, Simon de Montfort et Adam, abbé de la Trappe. S'étant rendu à Antioche, il fut fait prisonnier dans une embuscade et ne recouvra, dit-on, sa liberté qu'après une captivité de trente ans (14). Vilain de Nully trouva la mort dans un combat contre les Turcs. Milon, chevalier banneret et seigneur de Chaumont, subit le même sort. Il avait assuré des prières dans la cathédrale de Langres pour le repos de son âme.

L'évêque de Troyes, Garnier de Trainel, s'était trouvé au tournoi d'Ecly ; il y fit voeu de partir pour Jérusalem (15); mais étant arrivé à Plaisance, il apprit la mort du comte Henri (16). La plupart des croisés rebroussaient chemin et regagnaient leurs foyers. Garnier se rendit à Rome, où le pape le dégagea de son voeu à la charge de donner pour la Terre Sainte la somme que lui et six de ses serviteurs auraient pu dépenser pendant le voyage.

La plupart de ces seigneurs avaient contracté des dettes considérables pour subvenir aux frais de ces lointaines expéditions. Guillaume le Champenois de Champlitte, vicomte de Dijon, avait été contraint d'emprunter trois cents livres à un usurier, Pierre Capiluli. Les gages de cet emprunt reposaient sur les revenus de la maison de Champlitte et sur les rentes que lui valaient les foires de Champagne. L'engagement fut assez mal tenu ; on ne paya pas plus d'intérêt que de capital. Blanche de Champagne fut mise en demeure de saisir les domaines du sire de Champlitte, que le duc de Bourgogne ne put dégager qu'en empruntant à des juifs le montant de la créance.

Vilain de Nully avait également contracté des dettes, que sa veuve, Ade de Montmirail, ne put éteindre qu'en vendant des terres pour payer ce qu'il devait aux juifs. Gui de Chappes parvint à se créer des ressources en exonérant du droit de mainmorte les habitants de Jully-sur-Sarce, et en accordant les mêmes droits à tous ceux qui viendraient résider sur ses domaines. Les seigneurs de Chaumont-en-Bassigny engagèrent leur terre de Chaumont au comte de Champagne pour subvenir aux frais du voyage. Leurs frères furent à regret désintéressés par les comtes de Champagne, qui devaient convoiter depuis longtemps ce fief important, et qui parvinrent à l'annexer à leur comté après d'assez longs débats. Le chevalier Guillaume de Verrey engagea à l'abbaye de Saint-Seine ce qu'il possédait à Turcey, près de Villotte, avec l'assentiment de son frère et la garantie du duc de Bourgogne (17).

Un chevalier, Houdouin de Robert-Espagne, ayant donné à Saint-Pierre-aux-Monts un homme de corps Constantin, s'engagea à faire ratifier cette aumône par son fils Rainier, au cas où celui-ci reviendrait des Lieux Saints (18).

Un seigneur de Ricey-Haute-Rive, Hugues, et le sire de Longueville, empruntèrent à un juif de Damiette une somme importante avec hypothèque sur leurs propriétés. Ceux qui n'avaient pas vendu au départ étaient forcés de vendre pour revenir.

Milon IV céda à ses vassaux de Bar-sur-Seine pour 300 livres le droit de s'ériger en commune et l'affranchissement de la mainmorte (19).

Au printemps de 1202 eut lieu un nouveau départ de pèlerins. Eudes, seigneur de Thoires (20), était du nombre. Avant de quitter la France, il fit don à l'abbaye de Clairvaux de toutes les pâtures de Thoires et de Belan, dont il était propriétaire. Sa femme, Ermentrude, ratifia cette aumône, ainsi que ses fils, Hugues et Eudes (21). Un autre croisé était Geoffroy Trouillart, frère de Simon de Joinville; il mourut en Palestine en 1204 (22).

Montier-la-Celle avait reçu, en 1201, de Hilduin de Villemoyenne, de multiples bienfaits : le tiers de toutes ses possessions entre Clérey et Chappes, prés, terres, serfs. Le généreux chevalier avait vendu les deux autres tiers pour 200 livres, dont 80 devaient servir aux frais de la croisade. L'année suivante, il abandonna à Montier-la-Celle tout ce qu'il possédait de Clérey à Chappes et non plus seulement le tiers; les religieux l'en dédommagèrent par une somme de deux cents livres (23).

Il eut pour compagnon d'armes Garin de Somsois. Ce chevalier, de concert avec Berthe, sa femme, vendit religieux de Montiéramey tout ce qu'il avait à Somsois et à Lignon. Les moines le lui payèrent cent livres de Provinois et s'engagèrent à lui fournir une redevance de six boisseaux de blé à la mesure de Margerie et une somme de vingt sous. Moitié de cette rente était réservée à Garin jusqu'à son retour des Lieux Saints. S'il venait à mourir en route, l'abbaye la garderait pour elle (24).

En se rendant au port d'embarquement, le comte de Blois et de Clermont, Louis, s'arrêta à Cîteaux. Là, il autorisa les moines de Clairvaux à vendre et à acheter dans toutes ses terres, sans aucune taxe, tout ce qui pouvait être à leur convenance (25).

Au mois d'avril 1203, Baudouin IX, comte de Flandre, petit-neveu de Philippe d'Alsace, se trouvait à Clairvaux, se dirigeant sur Venise où il devait rencontrer la plupart des Croisés. Le spectacle qu'il eut sous les yeux l'émut profondément ; le monastère l'édifia au point qu'il conçut une plus grande dévotion et ne voulut pas s'éloigner sans avoir semé les bienfaits autour de lui. Mais déjà ses dispositions étaient prises en vue de la mort qui, peut-être, l'attendait dans le lointain et périlleux voyage. Une seule marque de libéralité lui était possible : c'était de donner le pain et le vin nécessaires au sacrifice de la messe. Il assigna à cet effet dix livres de monnaie de Valenciennes à prendre sur sa grange de Mons à la fête de Saint-Remy et que l'abbé de Cambron se chargeait de remettre. Cette aumône, Baudouin la faisait pour lui-même et pour la comtesse Marie, sa femme, fille de Henri le Libéral, et il confirmait les donations de son oncle, Philippe, dont nous avons parlé (26).

Tout d'abord l'expédition commencée sous ses auspices réussit. A lui seul, Eustache de Conflans délivra 2.000 chrétiens prisonniers des Bulgares. Baudouin fut appelé à ceindre la couronne des empereurs de Constantinople. Il était jeune, brave, modéré. Il fut couronné le quatrième dimanche après Pâques 1204.

Geoffroy de Villehardouin abandonna à l'Hôtel-Dieu-le-Comte la dîme d'une rente de cinq muids d'avoine payables à Jasseines, et que le comte Thibaud III lui avait accordée en rémunération de ses services; puis il céda, étant à Lézinnes, aux moines de Quincy (27), une terre sise à Chaserey (28). Il avait été choisi pour faire partie de la députation chargée de trouver des vaisseaux et des vivres. C'est en cette qualité qu'il s'était rendu à Venise pour les obtenir. Il combattit avec courage dans toutes les guerres de partisans qui suivirent la conquête, fut créé prince d'Achaïe et reçut le bâton de maréchal (29). Pourquoi faut-il que les croisés n'aient rien fait pour la délivrance du Saint Sépulcre ? La comtesse Marie mourut quelques jours après le couronnement de Baudouin, au moment où elle apprenait la conquête de Constantinople. On l'ensevelit en grande pompe à Sainte-Sophie. Baudouin, victime d'une valeur imprudente, lui survécut. Eu 1205, les Bulgares le firent prisonnier et il ne fut plus jamais question de lui (30). Le gouvernement provisoire de l'empire fut confié à son frère, Henri de Flandre.

L'évêque de Troyes, Garnier, avait été choisi pour aumônier. En février 1203, il paraît témoin d'une charte d'Eudes, évêque de Paris, pour le prieuré de la Perthe (31). Il se trouvait sur un des deux navires qui, le 9 avril 1204, abordèrent à Constantinople. On le voit au nombre des seigneurs qui, le 9 mai suivant, défèrent la couronne impériale au comte de Flandre.

Parmi eux devait se trouver Jean de Villehardouin, seigneur de Brandonvillers, fils aîné de Vilain de Villehardouin et de Dameron, qui apparaît, dès 1172, comme lige du comte de Champagne pour la châtellenie de Rosnay à laquelle il doit trois mois de garde (32). Gui de Dampierre, qui l'appelle son cher ami, le charge de tenir la main pour l'exécution de la charte de sa donation à l'abbaye de Clairvaux, en 1189 (33). Il fait un échange de prés situés au Doyer avec Raoul, abbé de Basse-Fontaine, en 1200 (34). En partant pour la Terre Sainte, avec sa femme Céline, il donne une famille d'hommes à la maison-Dieu du Chêne (35), charge un écuyer, Hugues de Balignicourt, de recevoir les revenus de sa terre, dans le cas où il ne reviendrait pas de cette expédition et abandonne une part des dîmes de Valentigny et d'Hampigny au monastère de Boulancourt. Il était rentré d'Orient en 1207 (36).

Un des plus célèbres croisés fut Cune ou Conon de Béthune, le trouvère qui chanta la comtesse Marie. Avant de partir, il fit don de franchises à ses hommes de Rully et de Chamicy (37).

Deux croisés, Simon de Lagny et Girard de Germinon, se trouvaient possesseurs du prieuré de Saint-Sauveur, construit sur l'emplacement de l'abbaye de Saphadin en Morée. Ils en firent don, en 1209, au monastère troyen de Saint-Loup (38), c'était l'abbé qui devait nommer le prieur, celui-ci s'engageant à lui payer tous les ans la redevance d'une pièce de drap d'or de la valeur de vingt livres de Provins. Guerric (39), religieux de Saint-Loup, de 1197 à 1206, l'un des croisés de la suite de Geoffroi de Villehardouin, fut choisi par les donateurs pour prieur du nouvel établissement.

Gautier III, comte de Brienne, s'était précédemment illustré par la conquête du royaume de Naples. Jean, son frère, après l'y avoir aidé, continua sa route sur Constantinople, dont il fallut faire le siège. Un chevalier champenois, Pierre de Planey, ayant enfoncé une des portes de la ville dans le moment où croulait la première tour, se présenta hardiment devant le bataillon ennemi, et avec sa taille gigantesque et son regard farouche, il jeta une telle épouvante au sein des Turcs que tous se mirent à chercher leur salut dans la fuite et abandonnèrent les hauteurs où ils étaient postés, se dispersant par milliers devant ce guerrier intrépide sur qui ils avaient cependant l'avantage du terrain. Constantinople fut emportée d'assaut après un siège affreux par ses désastres et les vainqueurs se partagèrent l'empire.

Ce fut entre les mains de l'évêque Garnier que le légat fit déposer les reliques trouvées à la prise de la ville (40).

Jean de Brienne ne voulut rien des riches dépouilles et passa en Palestine ; il y visitait les Lieux Saints quand lui parvint la douloureuse nouvelle de la mort de son frère Gautier, en 1205. Cette mort fut suivie de celle d'Amaury de Lusignan, roi de Jérusalem. L'héritage passait à une jeune princesse, Marie, fille de Conrad, marquis de Tyr, à qui les barons et les autres seigneurs s'occupèrent de choisir un époux. Leurs suffrages se réunirent en faveur de Jean de Brienne. Le roi Philippe Auguste donna son approbation. Jean accepta et débarqua, le 13 septembre 1210, à Caïffa. Il n'amenait avec lui que 300 chevaliers pour défendre son royaume ; mais les combats qu'ils durent livrer n'eurent aucun résultat. Parmi eux se trouvait un clerc, Pierre, qui, avec sa mère Rohalde, femme de Jean de La Crête, avait cédé à Montiéramey les prés et les maisons qu'ils avaient dans le village, moyennant douze livres de Provinois. Si Pierre revenait de Palestine, disait le contrat, il succédera à sa mère au cas où elle aurait racheté l'objet de la donation. Dans le cas contraire, il pourrait lui-même en redevenir le maître, moyennant le versement des douze livres. Ce qui lui était interdit, c'était d'en faire bénéficier d'autres que les bénédictins de Montiéramey (41).

Le nouveau roi de Jérusalem fut couronné à Tyr, le 3 octobre 1210 (42); un des principaux témoins de cette cérémonie fut Guillaume, fils de Milon III, comte de Bar-sur-Seine, qui avait pris la croix.
Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Notes - Champenois à la quatrième Croisade
1. Luchaire, opuscule cité, 77-79. Ecri est pour Ecly, Ardennes, arrondissement de Rethel, que la plupart des auteurs orthographient Ecri, et que d'autres ont confondu avec Arcis-sur-Aube.
2. Vilain laissa en son château de Noyers, Yonne, à Ade de Montmirail, sa femme.
3. Mémoires de la Société Académique de l'Aube 1912, page 38.
4. Distinct de Milon le Breban que nous connaissons, Milen II avait épousé Isabeau, laquelle promit de faire ratifier un échange de serfs par son mari au retour de celui-ci de Terre Sainte (Longnon, Livre des Vassaux, et d'Arboisde Jubainville, opuscule cité, t. V, 38).
5. D'Arboisde Jubainville, opuscule cité, IV, 82-83. Il était fils de Raoul de Sainte-Menehould et de Cécile de Clermont.
6. D'Arbaumont, Cartulaire du prieuré de Vignory, page LXXXVI.
7. De Barthélemy, Recueil de chartes de Cheminon, 73.
8. Geoffroi partit de Lézinnes d'où sont datées ses deux dernières chartes.
9. « La chrétienté vous a choisis, dit Villehardouin, l'orateur de la délégation aux Vénitiens, parce qu'elle sait que nulles gens qui sont sur mer n'ont aussi grand pouvoir que vous et vos gens. » En réalité, les Croisés s'adressèrent aux Génois et aux Pisans, mais ceux-ci répondirent qu'ils n'avaient pas assez de vaisseaux et ne pouvaient rien faire. Un des meilleurs historiens de la croisade, l'auteur de la « Devastatio Constantinopolitana », affirme qu'Innocent III prescrivit aux barons de prendre Venise comme point de départ. Il est avéré du moins, par le texte même de la convention signée avec le doge, que le pape insista auprès des Vénitiens pour qu'ils acceptassent les propositions des croisés. Mais on peut douter que le choix de Venise ait été le résultat d'un ordre venu de Rome. Il s'imposa forcément, parce que la puissante république se trouvait alors seule en état de fournir les forces navales dont la croisade avait besoin. » (Luchaire, ibid., page 39).
10. Recueil des Historiens des croisades, XVIII, 456-457.
11. D'Arboisde Jubainville, opuscule cité, IV, 84.
12. « La flotte lève l'ancre le 8 octobre 1202, au milieu de l'allégresse générale, au bruit des trompettes, des tambours et des « Veni Creator Spiritus » chantés du haut des nefs par les clercs. « Grands et petits pleuraient de la grande joie qu'ils avaient », dit Robert de Clari. Et l'on vit le vieux doge presque aveugle, Henri Dandolo, sur sa galère vermeille, dans sa riche tente de satin rouge mener... la plus belle armée de chevaliers que les marchands de Venise eussent jamais tenue à leur disposition. » (Luchaire, ibid., pages 101-102).
13. Dampierre-le-Château, Marne, arrondissement de Sainte-Menehould. Renard ou Renaud était fils de Renard Ier, mort au plus tard en 1191 (Longnon, Livre des vassaux du comté de Champagne et de Brie, page 313). Il fit plusieurs aumônes aux monastères de Montiers-en-Argonne et de la Chalade, et à l'hôpital de Châlons, avant de partir pour les Lieux Saints.
14. Longnon, opuscule cité, page 313.
15. Recueil historique des Gaules, XVIII, 433.
16. Fisquet, La France pontificale, Troyes, page 33, dit à tort que Garnier reçut le dernier soupir de Henri II.
17. Mémoires de la Société Académique de l'Aube, 1912, page 22.
18. Archives de la Marne, H Saint-Pierre.
19. Coutant, Histoire de Bar-sur-Seine, I, 71-72.
20. Thoires et Belan, Côte-d'Or, arrondissement de Châtillon-sur-Seine.
21. Bibliothèque de Troyes, manuscrit 703, page 396 : Cartulaire de Clairvaux.
22. Mémoires de la Société Académique de l'Aube, 1869, page 154.
23. Lalore, Cartulaire de Montier-la-Celle, 10-11,82, 203.
24. Lalore, Cartulaire de Montiéramey, 209.
25. Archives de l'Aube, 3 H 9, « pedagia », XVIII, page 286. C'est à Cîteaux que se donnèrent rendez-vous Eudes et Guillaume de Champlitte, Gui de Pesme, Gui de Conflans, etc. (Villehardouin, De la Conqueste de Constantinople, page 14, édition Paris).
26. Archives de l'Aube, 3 H 316, Fonds de Clairvaux.
27. Quincy, Yonne, arrondissement de Tonnerre, commune de Commissey.
28. Chaserey, Aube, canton de Chaource, ancien diocèse de Langres.
29. Son neveu et homonyme l'accompagna en Terre Sainte, fut seigneur de Calamata et d'Arcadia, puis sénéchal de Romanie et enfin prince de Morée. Il mourut en 1218 et fut enterré à Saint-Jacques d'Andraville. « Les deux seigneurs les plus en vue, après les maîtres de Salonique, le franc-comtois Otton de La Roche, duc d'Athènes, et le champenois Geoffroi de Villehardouin, prince de Morée ou d'Achaïe, avaient dû conquérir leur morceau de souveraineté cité par cité, village par village. Mais ils semblent s'être moins hellénisés que l'empereur de Constantinople et le roi de Salonique. » (Luchaire, opuscule cité, page 197).
30. Luchaire, opuscule cité, page 174
31. A. de Cardevacque, Histoire de l'abbaye d'Auchy, page 207. La Perthe, Aube, arrondissement d'Arcis, commune de Mailly-le-Camp.
32. Revue des Sociétés savantes, 1, 366-370.
33. Revue des Sociétés savantes, avril 1863.
34. Lalore, Cartulaire de Basse-Fontaine, page 42.
35. Mémoires de la Société Académique de l'Aube, 1912, page 29.
36. Mémoires de la Société Académique de l'Aube, 1912, page 30.
37. Delisle, Cataloque des actes de Philippe Auguste, 734. Rulli et Chamici, Oise, commune de Pont-Sainte-Maxence.
38. Camuzat, Promptuarium, folio 313 et Gallia chrtstiana, XII, Instrum., 287-288.
39. Thierry, d'après Desguerrois, La Saincteté chrestienne, folio 332.
40. C'étaient surtout les Vénitiens qui s'étaient, après le pillage, partagé les biens de l'Eglise grecque. Leurs clercs s'intitulant chanoines élus de Sainte-Sophie avaient nommé un patriarche, sans même consulter le pape.
41. Lalore, Cartulaire de Montiéramey, 230-231.
42. Du Cange, Les Familles d'Outre-Mer, 35. D'Arbois de Jubainville, opuscule cité, IV, III, date le couronnement du 1er octobre.

Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Les Champenois à la quatrième Croisade
Cinq ans après, le pape Innocent III décida de faire prêcher une croisade générale. Dans ce but, il convoqua un concile au palais de Latran, à l'automne de 1215. Il voulait, dans son désir d'arracher la Terre Sainte des mains des impies, consulter les hommes d'expérience et les chefs des diocèses. Avec leur assentiment, il ordonna aux pèlerins de se trouver le 1er juin de l'année suivante à Brindes et à Messine, lieux de rassemblement. Il voulait se rendre dans l'une de ces villes et, avec l'aide de Dieu, avancer par ses conseils et ses actes l'organisation de l'armée, et accorder aux pèlerins la bénédiction apostolique. Ceux qui préféraient la route par terre partiraient à la même époque; un légat devait les accompagner. Il conjurait ceux qui ne pourraient pas partir d'équiper un nombre convenable de guerriers et de fournir ce qui serait nécessaire pendant trois ans. Lui-même promit de donner pour le commencement 30.000 livres, un vaisseau pour les croisés de là ville de Rome, et 3.000 marcs d'argent. Tout le clergé devait mettre à la disposition de la croisade le vingtième de ses revenus pendant trois ans et les cardinaux le dixième. Parmi les champenois qui écoutèrent la voix du grand pontife, nous connaissons Jean de Nully qui mourut à Damiette en 1219 (1), et Ory de Barrois, frère du seigneur de Farémont (2). Citons encore Garnier d'Amance, seigneur d'Isles-sur-Marne, dont le père et la mère avaient donné au monastère de Cheminon une rente de dix setiers de blé sur le terrage de Bettancourt, à laquelle le pèlerin tint à ajouter, avant son départ, une rente de six setiers au même lieu, du consentement de Comtesse sa femme, de Baudouin et d'Emeline, son frère et sa soeu (3).

D'autre part, Garnier avait, le 8 novembre 1217, accordé, en prenant la croix, à l'abbaye de Trois-Fontaines, la moitié du bois de la Boce et le droit de pâture dans sa terre près de la grange de Villiers-aux-Chênes (4).

Henri de Chennegy confia, avant son départ, aux Templiers, la garde de ses terres de Fontaine-Saint-Georges et de Saint-Mesmin ; les Templiers en touchèrent les revenus dont ils lui tiendront compte à son retour, déduction faite d'une somme de 700 livres qu'ils lui ont avancée. Adam Chalandre, de Marson, donna, en partant, aux moines de Montiers-en-Argonne la rente d'un setier de seigle sur sa terre du Trembloi et Simon de Bricon la moitié de la prairie de Bay à Auberive.

Le nouveau roi de Jérusalem avait pour cousin germain Erard de Brienne, seigneur de Ramerupt (5). Celui-ci obtint du roi Philippe Auguste la permission de s'éloigner de France. Cette autorisation était nécessaire pour toute absence qui devait rendre impossible l'accomplissement du service féodal ; mais, d'ordinaire, quand il s'agissait de croisade, le consentement du prince n'était pas refusé. Philippe donna donc le sien. Erard fut suivi en Terre Sainte par Lambert de Châtillon et Henri de Saint-Mesmin qui, au mois de juin 1218, cédera à Montier-la-Celle le droit de pêcher dans ses rivières, à la réserve des fossés du château, pendant trois jours avant la fête de Saint-Pierre et trois jours avant la fête de Saint-Frobert. Cette donation était irrévocable, même au cas où Henri reviendrait de Terre Sainte (6).

A la même date (1218), Philippe de Plancy, fils de Gilon, rappelle qu'il a pris part à la croisade sans dire laquelle. Avant de partir, il avait réglé ses droits sur ses vassaux de Chausson et en s'engageant à les défendre, en cas de besoin, il leur avait demandé le « sauvement », en retour de sa protection (7). Sa femme, Agnès, nous apprend, en mars 1219, que Philippe avait, avant son départ, assigné à l'église cathédrale une rente de trente sous sur le péage de Plancy. Cet argent devait servir à payer l'anniversaire d'Odéarde, mère de Philippe. Celui-ci aurait donc pris la croix dans l'expédition dite de Jean de Brienne (8).

Il suivait l'exemple de Gaucher du Plessis dont le père, Aubert du Plessis, s'était rendu en Palestine dès l'année 1213 (9). Colard d'Haussignémont, se préparant à la croisade, donna aux Templiers de la Neuville tout ce qu'il avait, sauf un moulin et un étang, et céda à Trois-Fontaines un droit de pâturage.

Parmi les Troyens qui firent partie de l'expédition figure Etienne, fils d'Alix de La Loge. En son absence, sa mère et quatre de ses frères, le chevalier Jacques, les damoiseaux Dreux, Jean et Guillaume, eurent un procès avec Hugues, leur aîné, à propos d'un étal de la Massacrerie, d'un autre étal de la rue de la Mercerie et d'un troisième dans les Changes (10), occupé par Thierry, orfèvre, d'une maison près de Saint-Jean, louée à des cordonniers, de la maison de Colin, orfèvre, et de celle de Bertin, coutelier dans la rue Moyenne (11), et de deux loges près de Saint-Jean. L'accord qui intervint fut constaté par l'évêque Hervé. Il laissait à Hugues la propriété et la jouissance de ces immeubles. Cependant il était stipulé que, si son frère Etienne n'adhérait pas, à son retour, à cette transaction celle-ci demeurerait nulle (12). Etienne revint l'année suivante (1221) et accepta l'arrangement (13).

Un autre croisé fut Erard II de Chacenay. Ce chevalier, avant de quitter ses foyers, signa une transaction en faveur du prieuré et de la commune de Viviers et accorda une charte d'affranchissement aux hommes et aux femmes de l'abbaye de Montiéramey, déclarant qu'ils n'étaient pas soumis à la taille générale dans sa châtellenie. Toutefois, les hommes de corps qui résidaient à Noé, Viviers et Eguilly, devront un aide au baron quand il sera armé chevalier, de même pour son fils, quand il mariera sa fille, s'il est fait prisonnier ou s'il part pour la croisade. Il lèvera tous les ans, sur les mêmes hommes seulement, deux précaires ou dons gratuits qui ne dépasseront pas la somme de cinq sous (14). Probablement qu'Erard partit avec Milon III, comte de Bar-sur-Seine (15). Or, ce dernier était encore à Bar-sur-Seine au mois de mars 1219. Au mois de juillet suivant, Erard se battait avec Geoffroi de Buxeuil sous les murs de Damiette, dont le siège durait depuis le mois de mai 1218, avec son oncle Hervé de Donzy, comte de Nevers et ses cousins, Jean, comte de Brienne, Milon III, comte de Bar-sur-Seine, Gaucher son fils et Guillaume, son autre fils, qui était grand maître des Templiers, et cinq cents gentilshommes levés dans le comté de Bar-sur-Seine.

Parmi les combattants figuraient aussi Jean, seigneur d'Arcis-sur-Aube, avec son gendre André d'Epoisses qui était cousin issu de germains de saint Bernard. C'est sous les murs de Damiette qu'Erard contribua à fonder un établissement de chevaliers de l'ordre Teutonique avec des revenus à percevoir à Saint-Sauveur en Puisaye et à Guerchy (16). Au mois d'août 1219, Milon III faisait une donation aux Templiers ; c'est aussi sous les murs de Damiette (17 août), peu de jours après, que Gaucher, son fils, tombait (29 juillet), dans une sortie (17). Là sont présents Pierre de Montaigu, maître des gens d'armes du Temple, Jean d'Arcis, fils de Gauthier, chambellan du roi, Hugues de Thors, qui sont témoins du testament de Milon. Renaud de Lignières, vicomte de Bar-sur-Seine, Thomas de Buxeuil et Ithier de Villeneuve, croisés et parents de Milon étaient chargés d'exécuter ses dernières volonté (18).

Guillaume, grand maître du Temple, mourut également en 1219 (19). Milon légua à la commanderie d'Avalleur trente livres de rente sur le comté de Bar-sur-Seine. Il transporta à Hervé, comte de Nevers, la garde de l'abbaye de Pothières, que la maison de Bar possédait depuis un temps immémorial. Dix-huit livres de rente étaient destinées à fonder une chapelle expiatoire près d'Etampes, au Puiset, dans ce pays témoin de tant de guerres suscitées par ses ancêtres contre les évêques et même contre le roi de France. Trente marcs d'argent étaient donnés à Notre-Dame de Chartres. Par une réserve expresse, la terre du Puiset devait être mise en interdit dans le cas où les volontés du testateur ne seraient pas fidèlement remplies.

Geoffroi de Landricourt abandonne au chapitre de la cathédrale de Chalons ses dîmes, sa vie durant. Barthélemy de Polisy cède aux religieuses de Jully-les-Nonnains plusieurs terres, sises à Avirey, et deux parts des dîmes de blé et de chanvre ; elles lui remettent en échange 60 livres de Provinois (20).

Sous Damiette encore, André d'Epoisses donne, au mois de septembre suivant, vingt livres de revenus aux chevaliers Teutoniques. Jean d'Arcis, son beau-père, en fait autant. Dès le mois de juillet, un chanoine de Sens, Nicolas de Saint-Remy, avait gratifié le Paraclet de son moulin de Jaulnes (21). Ce n'était pas un don gratuit. Les moniales devaient, en échange, envoyer à l'église Saint-Etienne de Sens, un muid de blé au jour anniversaire d'Etienne, abbé et oncle de Nicolas, et un autre muid à l'abbaye de Saint-Remy, après le décès de Nicolas, pour son anniversaire et celui de son père. Nous ne savons si le chanoine Nicolas revint de la croisade.

Un chevalier, Milon de Beurey, fut aussi du nombre des croisés. Il allait partir, en mars 1219, quand il fit à l'abbaye de Mores l'aumône de tout ce qu'il avait à Beurey, en dîmes, terrages, censives. Mais cette donation ne valait que si son auteur mourait avant de revenir (22).

Un des principaux croisés, Hervé, comte de Nevers, obtint du pape Honorius le droit de prélever le vingtième des revenus de l'Eglise et le produit des troncs pour subvenir aux frais de la croisade (23). Cette lourde taxe, s'ajoutant à plusieurs autres, parut-elle excessive ? Peut-être, car le pape dut écrire au doyen et au clergé de Nevers de recueillir avec plus de zèle la dîme dont le comte avait besoin dans son expédition d'Outre-Mer au service du Christ (24).

Tous les croisés ne firent pas preuve de la valeur qu'on attendait d'eux. Tandis qu'Hervé lâchait pied au siège de Damiette, avant le dernier assaut, et regagnait honteusement ses foyers avec sa troupe, son neveu Erard élevait bien haut l'étendard de Chacenay.

Au printemps de 1220, Erard revint en France. Quant à Jean de Brienne, il fut contraint de quitter Damiette en 1221. De retour en France il scella, en 1224, un accord entre Aubert, abbé de Vauluisant, et Erard de Brienne, son parent, et Philippine, épouse d'Erard, au sujet d'une forêt (25). Mentionnons encore Renard III de Dampierre-en-Astenois qui, avant son départ, vint demander les prières des religieux de Montiers-en-Argonne, dont il s'était montré le bienfaiteur. Il fut suivi quelques années après de Gui d'Ecly, de Renaud de Brieio et de Guillaume Gravier. Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Notes - Champenois à la cinquième Croisade
1. Mémoires de la Société Académique de l'Aube, 1912, page 21. Jean avait confirmé aux moines de Boulancourt la donation faite par Vilain, son père, d'un muid de froment à prendre tous les ans à Mesnil-Lettre (Lalore, Chartes de Boulancourt, page 154).
2. Longnon, opuscule cité, 304.
3. De Barthélemy, opuscule cité, 87.
4. A, de Barthélemy, Pèlerins champenois, n° 45.
5. Erard était fils d'un frère cadet du comte Erard de Brienne. Son frère André fut un des héros et une des victimes de la troisième croisade. Voir page 130 ci-dessus.
6. Lalore, Cartulaire de Montier-la-Celle, 307.
7. Lalore, Cartulaire de Montier-la-Celle, 169-170.
8. La léproserie des Deux-Eaux reçut, en 1217, d'un croisé, Guerric de la Poterne de Saint-Quentin, sa maison avec tous ses biens et une vigne à Argentole sous la réserve que, s'il revenait, le tout lui serait rendu avec 10 sous par an pour la jouissance (Mémoires de la Société Académique de l'Aude, 1818, page 468). Deux ans après, Gauthier Truffier vend aux chanoines de Saint-Maclou, de Bar-sur-Aube, une maison provenant du prieuré de Longpré (A. de J. Histoire de Bar-sur-Aube, page 34).
9. Longnon, opuscule cité, 254.
10. Archives de l'Aube, G 3573.
11. Archives de l'Aube, G 3573.
12. Archives de l'Aube, G3583 et Lalore, Cartulaire de Saint-Pierre de Troyes, 150-152.
13. Lalore, opuscule Cité, 158, et A. Prévost, Le Diocèse de Troyes, I, 99.
14. Lalore, Cartulaire de Montiéramey, 290-291.
15. Milon IV, d'après Coutant, opuscule cité, 389-393.
16. Guerchy, Yonne, arrondissement de Joigny.
17. Bibliothèque nationale, français 5998, folio 127. D'après Mas-Latrie, opuscule cité, colonne 1554, notre Milon était Milon III. L'évêque de Troyes, Hervé, fut chargé; par le pape Honorius III, le 17 mars 1220, avec le doyen de Saint-Pierre, de contraindre les héritiers de Milon et ceux de Gaucher à exécuter les testaments et à rendre les aumônes léguées par les défunts (Recueil Historiens, XIX, 694).
18. Coutant, opuscule cité, 393. Mas-Latrie, Trésor de Chronologie, col. 1554, dit que Gaucher mourut le 30 juillet, après Guillaume, son frère.
19. Il est plus connu sous le nom de Guillaume du Puiset, dont il était seigneur en même temps que vicomte de Chartres.
20. Coûtant, Notice sur Jully, page 66 de l'Annuaire de l'Aube de 1854.
21. Jaulnes, Seine-et-Marne, arrondissement de Provins.
22. Lalore, Chartes de Mores, 83.
23. Quantin, Recueil de pièces... cartulaire, 397-398.
24. Recueil Historiens des Gaules, XIX, 661, lettre du 5 juillet 1218.
24. Bibliothèque nationale, français 5997, folio 118.

Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Les Champenois à la sixième Croisade
L'empereur d'Allemagne, Frédéric II, avait fait voeu de se croiser, mais il préféra rester en lutte avec le pape et négocier avec les ennemis de la croix. Il leur livra les comtés d'Antioche et de Tripoli, et le sultan lui remit Jérusalem, Bethléem, Nazareth, Sidon et les villages situés sur la route de Jaffa à Jérusalem (1229).

Pendant ces négociations, le comte de Champagne, Thibaud IV, se révoltait contre l'autorité royale (1). Il conclut enfin la paix avec saint Louis, en 1230. Une des clauses du traité lui imposait l'obligation de se croiser et d'aller, avec cent chevaliers, combattre en Terre Sainte les ennemis du nom chrétien. Il se pressa peu d'exécuter sa promesse (2). Il n'avait pas encore tenu sa parole quand, à la fin de l'année 1234, le pape Grégoire IX entreprit d'organiser une croisade. Le pape convoqua à la guerre sainte la jeunesse chrétienne et les hommes exercés au maniement des armes. Thibaud fut un des premiers qui répondirent à cet appel. Il se croisa au commencement de l'année 1235, ainsi qu'Henri de Ponthion (3). Les préparatifs durèrent plus de deux ans. Parlant de son projet, le pape disait : « Nous nous en réjouissons d'autant plus que nous croyons qu'il a fallu à ce prince une dévotion profonde pour offrir, dans un âge encore tendre, les prémices de sa jeunesse à son Dieu, renoncer non pas seulement à ses biens, mais à lui-même et porter, à cause de Jésus-Christ, la croix de Jésus-Christ, afin de pouvoir, si Jésus-Christ l'accorde, le venger des opprobres dont l'accablent les ennemis de notre foi (4). » Quelques mois après, le même pontife lui écrivait : « Vous vous êtes croisé, et vous allez au secours de la Terre Sainte. Vous allez, pour le service de Dieu et de l'Eglise, exposer votre personne à beaucoup de fatigues et de dangers. Mais Votre Sérénité doit, avec grand soin, pourvoir à ce que vous n'alliez, par une autre cause, vider le vase rempli par vos mérites. » Peu de temps après, Jean de Brienne mourut, laissant le trône à Baudoin de Courtenay (5). Une bulle mit à la disposition de Thibaud IV toutes les sommes payées pour rachat de voeux par les croisés de sa terre et des terres de ses vassaux.

Quant à Gautier IV, comte de Brienne, neveu du roi défunt, il était à Acre en 1235, année où il donne aux Hospitaliers de Jérusalem droit de pâture dans ses bois d'Orient ; en 1237, où il gratifie les frères de l'ordre teutonique de la maison-Dieu de Brienne; en 1238, où il transfère aux Templiers 400 arpents de bois qu'il avait donnés à Bernard de Montcuq ; en 1239, où il accorde 400 livres de Provinois à Erard de Traînel, son cousin germain (6).

Le pape mit sous la protection du Saint-Siège la famille, le royaume et tous les biens de Thibaud (7). Celui-ci quitta, vers la fin de juin 1239, la Champagne en la laissant sous le gouvernement de Jean de Thourotte. Il s'embarqua à Marseille, avec les autres croisés, dont l'un était Bertrand, frère de Jean le Bâtard (8). Seul, dans cette expédition, il portait le titre de roi, et faute de légat et d'empereur, ce fut lui que les barons choisirent pour généralissime.

Les principaux croisés étaient Henri II, comte de Bar-le-Duc, Hugues de Broyes, Henri de Nogent, Guigues, comte de Nevers, Pierre Putemonnoie, Gaucher Bridaine, seigneur de Méry, et son frère Geoffroi, Jean de Dreux, comte de Mâcon, Guillaume II, comte de Joigny, Henri VI, comte de Grandpré, et Simon de Clermont.

Les plus nombreux, et parmi eux le comte Thibaud, se rendirent par mer directement de Marseille en Terre Sainte et allèrent débarquer au port d'Acre, capitale de ceux des barons d'Orient qui ne reconnaissaient pas l'autorité de l'empereur. Quelques autres croisés, acceptant les offres de l'empereur Frédéric II, allèrent par terre jusqu'en Pouilles ; enfin plusieurs de ceux qui s'étaient embarqués à Marseille furent contraints par la tempête de relâcher en Sicile, où l'empereur les fil traiter le mieux possible. Nous avons encore une lettre des plus polies par laquelle Frédéric II reproche à Thibaud de n'avoir pas traversé les Etats impériaux pour se rendre en Palestine, et lui exprime le regret qu'il éprouve en songeant au plaisir qu'il aurait eu à recevoir sa visite. Frédéric cherchait par tous les moyens à s'assurer l'appui ou du moins la neutralité des barons français dans la grande lutte qu'il entreprenait contre l'autorité pontificale (9).

Quand ils arrivèrent en Palestine, les croisés trouvèrent le pays divisé, surtout du fait des Allemands qui étaient toujours en lutte contre la papauté.

Peu de temps après l'arrivée de Thibaud dans Acre, dans un conseil de guerre, auquel assistèrent, outre les principaux barons, le patriarche de Jérusalem, l'archevêque de Tyr, l'évêque d'Acre, Gautier IV de Brienne, comte de Jaffa, et les grands maîtres du Temple et de l'ordre teutonique, on décida de construire une forteresse sur l'emplacement d'Ascalon et de faire ensuite le siège de Damas. Mais, après plusieurs escarmouches sans importance, la petite armée chrétienne eut douze cents hommes tués, parmi lesquels Simon de Clefmont et le comte de Bar. Plutôt que de tenter une nouvelle bataille, Thibaud pensa qu'il valait mieux traiter et donna le signal du retour (13 novembre 1239) (10).
Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Notes - Champenois à la sixième Croisade
1. Plusieurs années avant de partir, Thibaud demanda à saint Dominique des religieux pour sa bonne ville de Troyes (Prévost, Le diocèse de Troyes, I, 250).
2. Le pape Honorius III l'avait en vain, le 27 avril 1223, invité à imiter l'exemple de Frédéric II et à prendre les armes pour la défense de la Terre Sainte (D'Arbois de Jubainville, opuscule cité, V, 197).
3. De Barthélémy, Recueil de chartes de Cheminon, 98.
4. Raynaldi, Annales, XIII, 474, colonne 2.
5. D'Arbois de Jubainville, opuscule cité, IV, 305. Le pape commanda, le 22 novembre 1234, aux prédicateurs de la croisade, d'engager les fidèles à venir au secours de la Terre Sainte et défendit d'exiger d'eux rien de plus que le vivre et le nécessaire (Potthast, Regesta pontificum romanorum, 9769).
6. D'Arbois de Jubainville, Catalogue d'actes des comtes de Brienne, 36.
7. Le Saint-Siège sauvegarda toujours les intérêts des croisés pendant leur absence, de façon que leurs biens ne pussent être pris ou confisqués par des voisins redoutables et puissants.
8. De Barthélemy, opuscule cité, 105.
9. D'Arboisde Jubainville, opuscule cité, IV, 312-314.
10. D'Arboisde Jubainville, opuscule cité, IV, 320-321.

Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Les Champenois à la septième Croisade
Le comte de Champagne passa quelque temps à Tripoli et à Acre. Il négocia ensuite avec le nouveau sultan de Damas, puis il se hâta de se rembarquer. Il était de retour en Champagne au commencement de 1241, laissant en Palestine Anseau de Traînel qui avait succombé en 1239 avec Robert de Courtenay et beaucoup d'autres (1). Une dizaine d'années plus tard, le roi Louis IX entreprend une expédition en Palestine. La baronne de Chacenay, Alix venait d'épouser Gui ou Guigues, comte de Forez. Ce preux accompagna le roi dans son voyage d'Outre-Mer et signala sa bravoure dans plusieurs batailles. Il eut la jambe cassée, en 1240, dans un combat, près de Damiette. Les Musulmans, raconte Joinville, l'eussent fait prisonnier sans deux vaillants chevaliers qui l'emportèrent au milieu d'une grêle effroyable de flèches et de pierres (2).

Nous venons de nommer Joinville. Le célèbre chroniqueur faisait partie de la croisade. Né au château de Joinville-sur-Marne, en 1224, il s'était attaché de bonne heure à Thibaud IV, comte de Champagne, qui lui donna le bâton de sénéchal (3). Quand il partit pour la croisade, il emmena avec lui neuf chevaliers et sept cents hommes d'armes. C'était l'élite de la noblesse de Champagne : les deux fils d'Erard de Brienne, seigneur de Ramerupt, qui ne reviendront pas (4), Geoffroy de Serbonnes, vassal du comte Thibaud (5), Hugues de La Fauche, seigneur d'Ervy en partie (6), Hier de la Broce (7), Pierre du Châtel, seigneur de Montaulin (8), Thibaud de Courpalais (9) et son frère Guillaume (10), Payen de Potangis, écuyer (11); Jean de Flaix (12), Baudoin du Plessis-aux-Tournelles (13), Erard III de Chacenay, Milon d'Arcis, Jean Tribordiaus, chevalier, domicilié à Courtacon (14), Jean de La Porte qui, avant le départ, fit don d'un pré à Saint-Nicolas de Sézanne (15), Jean, d'Aspremont, Hugues de Trie-Château, Jean, dit l'Espérance, comte de Relhel, Gui d'Asseles, Hugues de Châtillon, surnommé le Bon, et le vaillant comte de Blois et de Saint-Pol, par Marie d'Avesne, son épouse, Eustache, sire de Conflans, maréchal de Champagne, Gilles de Mailly, à la tête de neuf chevaliers de sa maison, que Louis IX appelait le Vieux Mailly ; Evrard de Sivri, Gautier de Passy, Jean Cayn, Geoffroy de Sartiges, Erard de Vallery, connétable de Champagne, Guerry de Bussy, Jean Lombard, Jacques de Mirevaut, Dreux de Mello (16) et Guillaume de Dampierre.

Tous ces preux semblaient n'aller en Orient que pour y chercher un tombeau, tant ils se disposaient avec ferveur à paraître en état de grâce devant Dieu. Dans la chapelle de leur manoir, ils se confessaient et communiaient comme de véritables, soldats du Christ ; avant de ceindre l'épée et de prendre la lance dans la salle des aïeux, ils réparaient les torts qu'ils pouvaient avoir commis envers leur prochain (17), se pardonnaient mutuellement leurs offenses, abandonnaient leurs biens à leurs héritiers ou les donnaient aux pauvres (18). Certes, il est beau de voir ces gentilshommes, au moment de s'enrôler sous la bannière de la croix, mettre bon ordre à leur conscience : ils veulent être probes avant d'être vaillants ; ils veulent n'emporter sous leurs armures aucun remords, et pensent qu'il n'y a pas d'honneur là où il n'y a pas délicatesse et loyauté (19).

Le clergé de la Champagne comptait aussi de nobles représentants dans cette expédition guerrière : Jean, doyen de Vassy qui, à lui seul, tua sur le champ de bataille huit sarrasins; le docte chanoine Robert de Sorbon, fondateur de la Sorbonne; Hugues de Rochecorbon, évêque de Langres, proche parent de Hugues IX de Lusiguan ; Juhel de Mathefelon, archevêque de Reims, qui n'alla pas plus loin que l'île de Chypre, et Gautier, abbé de Saint-Loup (20).

Joinville appareilla à Marseille et débarqua à Chypre, où saint Louis le prit à sa solde. Il fut fait prisonnier avec le roi et avec lui revint en France en 1254. On sait que plus tard il écrira en témoin oculaire la vie du pieux monarque.

Que devint Milon d'Arcis ? L'histoire ne le dit pas. De lui elle nous apprend qu'avant de partir, en juillet 1248, il avait donné à l'hospice Saint-Nicolas de Troyes, deux sous de rente perpétuelle sur son jardin d'Arcis (21).
Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Notes - Champenois à la septième Croisade
1. Recueil Historiens des Gaules, XXI, 625. Ils furent suivis dans la mort par Gautier IV, comte de Brienne, qui, fait prisonnier, en 1244, à la bataille de Gaza, fut emmené en Egypte et mourut peu après au Caire (Histoire de Chypre, I, 336).
2. Lalore, Les Sires et les Barons de Chacenay, 244.
3. A-vrai-dire, cette dignité était héréditaire dans la famille de Joinville.
4. Desguerrois, La Saincteté chrestienne, col. 349; Longnon, Rôles des fiefs du comté de Champagne, page 239, n° 1091.
5. Ibidem, page 29, n° 125.
6. Ibidem, page 75, n° 342.
7. Ibidem, page 83, n° 383.
8. Ibidem, page 90, n° 419.
9. Ibidem, page 105, n° 485.
10. Ibidem, page 105, n° 486.
11. Ibidem, page 165, n° 776.
12. Ibidem, page 175, n° 814.
13. Ibidem, page 176, n° 816.
14. Ibidem, page 191. n° 858; Courtacon, Seine-et-Marne.
15. Archives de la Marne, G 1314.
16. Dreux, seigneur de Loches et de Mayenne, ayant donné le village de Soligny-les-Etangs à Anseau de Traînel, seigneur de Lézinnes et maréchal de Champagne, prie Thibaud IV de recevoir l'hommage d'Anseau (D'Arbois de Jubainville, opuscule cité, V, 2847, 30 août 1248).
17. Ecoutons Joinville : « Et quand je voulus partir et me mettre à la voye, j'envoy quérir l'abbé de Cheminon qui, pour lors, étoit tenu le plus prudhomme qui fut en tout l'ordre blanche pour me réconcilier à luy, et me bailla et ceignit mon écharpe et memit mon bandeau à la main (de Barthélémy, Recueil des chartes de l'abbaye de Notre-Dame de Cheminon, page 24).
18. C'est ce que dit Henri d'Arzillières en donnant à l'abbaye de Cheminon, au moment d'entreprendre le saint voyage, une rente de grains sur sa dîme de Jouy-sur-Coole, pour satisfaire pour ses excès (Ibidem, page 72).
19. Plus d'un donnait son avoir, mais en ajoutant qu'en cas de retour, il lui serait rendu. Henri de Ponthion avait cédé à Cheminon, avant de partir, le terroir sis entre le Broisson et la Marne: il le réclama à son retour (de Barthélemy, opuscule cité, 98). Aubert de Cheminon-La-Ville, fils de Varin, comptant, à l'exemple de son père, partir pour la croisade, vend au monastère, pour 42 livres d'argent, le four de Cheminon, un pré, des vignes et le moulin. Mais il est convenu que le tout sera repris par lui, s'il revient de l'expédition (Barthélemy, opuscule Cité, 118).
20. Gallia christiana, XII, 589.
21. Archives de l'Aube, Layette 31, côté A original.

Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Les Champenois à la huitième Croisade
Les secours à apporter à la Palestine faisaient l'objet constant des préoccupations de la papauté. Les avanies souffertes chaque jour par les pèlerins qui, de l'Europe, allaient visiter le tombeau du Sauveur, les persécutions incessantes et les dangers permanents auxquels étaient exposées les chrétientés orientales trouvaient un puissant écho dans l'âme du pape troyen, Urbain IV, qui, ayant été légat en Orient, brûlait de zèle pour la cause sacrée. Il avait écrit à l'archevêque de Magdebourg : « La Terre Sainte, la Terre consacrée par le sang de la Rédemption, nous réclame instamment de prompts secours. En proie à de mortelles angoisses, affligée de continuelles tribulations, écrasée sous le poids de cruels châtiments, elle renouvelle avec amertume ses plaintes déchirantes ; elle élève la voix de ses lamentations selon la multitude de ses douleurs. Nous avons prêté une oreille attentive à ces accents pleins de tristesse. Nous avons pris en considération son état déplorable ; nous avons compati à son extrême misère ; et plus nous avons vu ses ennemis redoubler de fureur contre elle, plus nous nous sommes senti véhémentement enflammé du désir de lui porter du soulagement. Voulant donc lui fournir des subsides en temps opportun, nous avons résolu, d'après l'avis de nos frères, de lui accorder, pendant trois ans, le centième des revenus ecclésiastiques de l'Allemagne pour l'aider à se défendre contre la férocité des Tartares qui ruinent ses villes et désolent ses campagnes. C'est pourquoi nous commandons expressément à Votre Fraternité de recueillir annuellement les susdites contributions et d'employer à cet effet des collecteurs dignes de confiance. S'il se rencontre des contradicteurs ou des rebelles, vous les contraindrez, après une monition préalable, par les censures canoniques, à se soumettre aux injonctions apostoliques, nonobstant toute exemption » (Martène, Thesaurus novus anecdotorum, II, page 6).

Eudes Rigaud, archevêque de Rouen et Odon de Lorriac, chanoine de Bayeux, avaient reçu la même mission pour le royaume de France. Urbain en avertit son légat, Gilles, archevêque de Tyr, afin qu'il pressât la levée de l'impôt et qu'il en surveillât l'emploi : « Nous avons été le témoin oculaire des maux qui accablent la Terre Sainte, lui dit-il, nous les avons touchés de nos propres mains ; nous savons, par conséquent, combien les progrès de la persécution des Tartares, de plus en plus effrayante, menacent les fidèles Syriens d'une ruine prochaine et inévitable. Désireux d'arracher à cette destruction les débris des chrétientés d'Orient, nous vous recommandons de vous concerter avec notre très cher fils en Jésus-Christ, l'illustre roi des Francs, pour faire parvenir avec exactitude toutes les offrandes à Jean de Valenciennes, seigneur de Caiffa et à Guillaume de Jérusalem » (Martène, Thesaurus novus anecdotorum, II, page 6).

Dans un autre bref, Urbain IV indique à son légat les mesures de prudence qu'il devra employer pour assurer la perception régulière des taxes et pour empêcher qu'elles ne soient détournées de leur destination. Il lui prescrit de ne confier qu'à des personnes sûres la mise en exécution du mandement pontifical. « Au milieu des occupations immenses et multipliées qui nous pressent continuellement et nous absorbent au-delà de nos forces, dit-il, nous n'en pensons pas moins sérieusement à procurer des secours à la Terre Sainte ; nous n'en veillons pas moins avec une active sollicitude à ce qu'une heureuse direction soit imprimée à l'oeuvre de la croix et du divin Crucifié. Bien que quelques-uns de nos prédécesseurs aient consacré à cette entreprise leurs soins, les plus assidus et les plus diligents, cependant nous qui avons apprécié par nous-même la situation des Lieux Saints, nous qui avons connu par l'expérience les périls auxquels ils sont sans cesse exposés, nous désirons de toutes nos forces leur fournir des subsides prompts et efficaces ; à cette intention, nous levons tous les obstacles qui pourraient entraver, tant dans le royaume de France que dans les diocèses de Cambrai, de Toul, de Liège, de Metz et de Verdun, la perception et l'envoi des collectes » (Martène, Thesaurus novus anecdotorum, II, page 6).

La Palestine, traversée, pillée, foulée sans cesse par les hordes sauvages des Mogols, n'offrait plus aux regards que le triste spectacle de familles sans asile, de cités sans commerce, de champs sans culture. Ces terribles envahisseurs semblaient destinés à effacer des Lieux Saints toute trace des mystères de la religion chrétienne, à en refaire un vaste désert où il leur fût permis désormais d'errer sans obstacle, une libre prairie où ils pussent parquer leurs troupeaux de moutons, de boeufs et de chevaux. Ils délibéraient s'ils ne traiteraient pas ainsi toutes les nations de la terre, s'ils ne les rendraient point à cette beauté primitive des solitudes du monde naissant. Où ils ne pouvaient détruire les villes sans grand travail, ils se dédommageaient du moins par le massacre des habitants : témoin les pyramides de têtes de morts qu'ils élevèrent dans la plaine de Bagdad. Toutefois, le plus grand péril pour les chrétiens de Syrie leur devait venir non des Tartares de la Mongolie, mais des mamelucks d'Egypte. A la nouvelle des crimes et des violences inouïes commises par eux, le pape troyen élevant les mains vers le ciel implora, les yeux baignés de larmes, le secours du Très-Haut sur les pèlerins généreux qui se dévouaient pour la gloire de leur nom. Ensuite, il se tourna vers la France, toujours attentive lorsqu'on lui parle de ses croyances religieuses, toujours prête lorsqu'il s'agit d'aller combattre sur les champs de l'honneur. Il adressa à saint Louis une lettre tout enflammée du désir d'arracher au fanatisme brutal des sectateurs de Mahomet le tombeau de Jésus-Christ. « Nous avons entendu, lui écrit le vénérable pontife, la voix de l'épouvante ; elle annonce que partout règnent le trouble et la terreur; cette voix, messagère de tant de douleurs, nous est arrivée du fond de l'Orient jusque sur notre trône, voix de lamentations, de deuil et de larmes. Le petit nombre de chrétiens qui survivent au-delà des mers exhalent de longs gémissements. Ce n'est pas sans raison que ces malheureux pleurent et se lamentent, de terribles menaces planent sur eux; les pièges et les perfidies les assiègent, eux qui se croyaient délivrés de l'horrible aspect des Tartares, sont confondus par la fureur du Babylonien ; ils tombent dans ses embuscades, ils demeurent enlacés dans ses filets ; c'est pourquoi leurs inquiétudes toujours croissantes font redoubler leurs plaintes et leurs sanglots... Ils s'adressent au vicaire de Jésus-Christ, à tous les princes du monde catholique, à vous surtout qu'ils appellent, ô le plus chrétien des rois. Dans leur situation désespérée, ils comptent après Dieu sur le bras vengeur de votre puissance. »

Au temps où Urbain IV parlait ainsi, les contrées voisines de la sainte demeure étaient dépeuplées d'habitants et couvertes de ruines. On parlait de dix-sept mille guerriers passés au fil de l'épée sous les murs d'Acre et de cent mille chrétiens vendus en captivité. « Telles sont, très cher fils, écrivait le pape à Louis IX, les tempêtes qui ébranlent la Palestine. Si les autres princes du monde catholique, et vous surtout, ne la soutenez sur vos épaules, si vous ne vous hâtez de lui tendre une main secourable, elle demeurera vraisemblablement dans un éternel esclavage... Levez-vous, très cher fils ; armez-vous, au nom du Seigneur, contre ces méchants. Opposez votre courage habituel à tous ces artisans d'iniquité. Au reste, bien que par nos lettres apostoliques, nous exhortions les autres puissants de ce monde à défendre cette terre de prédilection, c'est vous cependant, ô le plus pur des monarques, c'est vous que réclame la cause du Très-Haut. Nous conjurons avec amour Votre Excellence, nous la supplions en Jésus-Christ Notre-Seigneur, pour obtenir la rémission de vos fautes, nous vous demandons instamment de venger les injures faites à votre divin maître, à sa sainte mère, à tous ceux qui sont morts pour nous, à notre honte. Etendez les mains secourables de Votre Majesté puissante ; montrez votre royale piétée en faisant parvenir, d'une manière efficace, les subventions nécessaires aux guerriers de la croix.

« Excités par votre exemple, les princes se hâteront d'envoyer les secours qu'exige cette nécessité suprême. C'est ainsi que par la force protectrice de la divine Providence, les efforts de la nation perverse et impie des Musulmans seront confondus. C'est ainsi qu'en terrassant l'orgueil de nos ennemis, nous rendrons le courage aux populations fidèles... C'est ainsi que le peuple chrétien sera arraché à la gueule du lion, à la voracité des loups. C'est ainsi que vous verrez s'accroître votre éternelle récompense, non seulement en raison des bienfaits que vous aurez répandus sur cette terre, mais encore en raison de ceux qu'elle aura reçus des imitateurs de votre noble exemple. »

Cette lettre, pleine de lamentations, eut un grand retentissement en Europe ; elle produisit, chez le saint roi surtout, une sorte d'enthousiasme pour de nouvelles expéditions en Syrie. Il ne cessait pas de porter sur ses vêtements le signe de la croisade. Ce signe, que les Français voyaient avec une respectueuse crainte sur le manteau royal, était pour Louis IX comme un constant appel à une nouvelle guerre sainte. En attendant les armées nombreuses et les chefs puissants, Urbain IV exhortait, au nom de Jésus-Christ, le clergé et les fidèles à secourir, au moins par des subsides, leurs frères d'Outre-Mer réduits à la dernière extrémité. Il envoya en France l'archevêque de Tyr en qualité de légat, pour la levée et l'emploi du centième des biens ecclésiastiques en faveur de la Terre Sainte. L'assemblée se tint à Paris, le 18 novembre de l'année 1263. On y régla que l'archevêque légat donnerait au roi les lettres du pape pour la perception du centième; il devait s'en servir contre ceux qui ne se soumettraient pas à l'ordonnance des prélats. Dans tous les diocèses, les prêtres répétaient le cri d'alarme poussé par le Souverain pontife. Les coeurs en étaient douloureusement impressionnés, quand Louis IX, le visage rayonnant d'enthousiasme, la poitrine haletante d'émotion, se leva dans un parlement féodal et dit : « L'Orient tressaille à notre souvenir ; il retentit des exploits de Louis VII, de Philippe Auguste et de leurs compagnons d'armes. N'est-ce pas leur glaive que j'ai ceint ? Chevaliers amis, que chacun fasse son devoir ; que chacun tienne son serment ! A l'exemple de voire roi, enrôlez-vous tous sous la bannière de la croix. Dieu le veut ! Dieu le veut ! Continuait-il en tirant son épée et la faisant briller à tous les yeux ; oui Dieu nous appelle, courons combattre pour sa cause ; et, s'il le faut mourons pour le rachat du saint tombeau. »

La croisade était résolue, mais il n'y avait rien d'arrêté sur l'organisation de cette grande expédition religieuse et militaire. Elle ne devait se réaliser que six ans plus tard. Thibaud V y prit part. Dès 1269, il parcourut la Navarre pour recueillir une partie de l'argent dont il avait besoin pour cette expédition, l'année suivante. En 1265, le pape l'avait invité à prendre la croix (1). De la part du roi, les archiprêtrés de la province de Sens convoquèrent les curés placés sous leur juridiction pour leur enjoindre de fournir l'état des croisés de leurs paroisses, et de comprendre dans ce nombre même ceux qui étaient morts depuis trois ans (2).

Thibaud prononça son voeu dans la cathédrale de Paris, le 5 juin 1267. Il obtint, à cette occasion, les avantages pécuniaires que le pape accordait habituellement en pareil cas. Urbain IV avait notifié au roi de Navarre l'obligation de payer le centième, avec invitation de prêter main-forte aux agents chargés de la perception. Le légat, Simon, accorda à Thibaud la jouissance de cet impôt en Champagne et en Brie. La même décision portait que ce prince toucherait aussi les sommes payées pour le rachat du voeu des croisés et les dons et legs faits pour la défense de la Terre Sainte dans ces deux provinces. Non content de ces taxes, Thibaud se procura de l'argent en disposant des biens des Juifs qui habitaient les fiefs tenus par lui du roi de France ; puis il partit de Chaumont-en-Bassigny vers le 15 avril 1270. Là, il autorisa l'abbaye de Notre-Dame-des-Prés à prendre tous les ans, dans la forêt d'Isle-Aumont, 200 charrettes de bois à brûler ; il promulgua un règlement pour les boulangers de Provins ; il donna au prieuré de Notre-Dame de Vinay (3) dix arpents de bois dans la forêt de Louvois (4), en échange du droit d'usage que les religieuses y possédaient, et il abandonna au couvent de Saint-Antoine (5) 120 arpents de bois dans la forêt d'Isle. Grâce aux actes émanés de lui, son itinéraire est facile à établir. De Chaumont il se rendit à Til-Châtel (6), où il publia une charte en faveur du prieuré de Sermaize ; puis à Rouvres (7), où il confirma l'aliénation du village de Premierfait, vendu en 1268 à Nicolas de Brie, évêque de Troyes. De plus, il affecta une rente de cinquante livres à l'entretien de trois chapelains qui, dans l'église de Clairvaux, célébreraient tous les jours la messe pour lui. Il y ajouta cinquante livres de rente, à prendre sur une maison de Bar-sur-Aube, pour l'achat de l'huile devant servir à assaisonner les deux plats réguliers des moines. Enfin, il amortit toutes les acquisitions faites jusqu'alors par l'abbaye. Thibaud était à Nuits le 20 avril, jour où il fit don aux habitants de Troyes de la Garenne aux Lapins, et où il décida que, faute du paiement de la jurée (8), on ne pourrait saisir le lit d'aucun contribuable et qu'on devrait laisser à chacun deux robes au moins. De Nuits encore, il autorisa les Troyens à élire, chaque année, un prud'homme qui, de concert avec un agent du comte, surveillerait l'emploi des fonds provenant du péage de la chaussée de Troyes, pour l'entretien des rues, et s'occuperait également de l'administration des fonds du guet. Il leur promit de leur faire rendre la charte de la ville de Reims, quand ils auraient acquitté cette dette. Il leur remit une des jurées qu'ils lui avaient données à cause de sa croisade. Il déchargea du guet, jusqu'à nouvel ordre, les femmes veuves. Il ordonna de mettre en liberté les prisonniers et de rappeler les bannis, pourvu que ni les uns ni les autres ne fussent coupables de crime capital ou débiteur d'une dette de foire. Deux jours après, Thibaud passait à Chalon-sur-Saône. Là, il approuva la donation aux Cordelières de Provins d'une maison située rue du Bourg-Neuf. Il promulgua un règlement de police pour la même ville de Provins. Il s'arrêta à Aix-en-Provence, le 17 juin : c'est dans cette ville qu'il affecta au chapitre de Saint-Quiriace (9) une rente de vingt livres sur le portage de Provins, à charge du chant d'une antienne à la Sainte Vierge, et qu'il fonda l'anniversaire de ses parents, le sien et celui de sa femme. Il y avait, à Provins, une maison de Frères Prêcheurs ; il les aida par ses aumônes à se procurer un logement suffisant. Deux jours après, il arrivait à Marseille ; il y rappela sa charte en faveur du chapitre de Saint-Etienne, sur le droit d'usage dans la forêt d'Isle. Hugues, comte de Brienne, se trouvait aussi à Marseille; le 23 juin, il y reconnut devoir au comte de Champagne 2.000 livres tournois pour le fief du comté de Brienne qui venait de lui échoir par le décès de son frère Jean et pour la succession de son frère Hémeric. Le lendemain, Thibaud approuva une donation de 200 livres de rente faite par Renaud de Bar à l'Hôtel-Dieu-le-Comte. Enfin, il donna aux Antonins cent sous de rente sur le portage de Troyes, à charge d'une messe tous les ans, tant qu'il vivrait et d'un anniversaire après sa mort. Il s'embarqua probablement le 2 juillet. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il existe de lui une charte, datée de Marseille, au mois de juillet 1270, comportant trente livres de rente en faveur de Renier Acorre, son receveur et que son dernier testament, écrit le 2 juillet, est daté de la Roche-en-Mer, entrée du port de Marseille. Sa flotte le transporta avec son armée sous les murs de Tunis et il s'y distingua dans de nombreux combats. Un poète navarrais chante avec enthousiasme une de ces batailles : « Par un jour bel et clair, les Sarrasins sortirent pour attaquer les Chrétiens, crièrent Tunis, se mirent à siffler et firent un bruit assourdissant. L'armée chrétienne était à manger, et quand elle les entendit, sa crainte fut grande. Sainte Marie, disait chacun, veux-tu nous abandonner ? On voyait beaucoup d'hommes fuir et se cacher ; il résonnait aux oreilles tant de cris et de sons étourdissants, il y avait tant de tumulte que personne ne pouvait ni se consulter ni retrouver ses armes. Le roi Thibaud, témoin du désespoir des guerriers, cria : « Navarre », revêtit son costume de guerre et se fit amener son cheval. Dès que les Navarrais virent leur seigneur monter, tous les plus paresseux même vinrent se presser à ses côtés. Le roi commença à éperonner son cheval, et il s'élança au milieu de la mêlée, car il voulait relever la sainte foi de Rome qui semblait baisser. Les Navarrais aperçoivent leur seigneur aux prises avec l'ennemi : « Barons », s'écrient-ils, « allons garder notre roi, et avant de le laisser vaincre, mourons tous avec lui. » Alors vous auriez vu tendre et détendre les arbalètes, frapper à coups de lance, décoche : des javelots, et les Navarrais en chemise sautiller çà et là. Les Sarrasins, en face de ces guerriers à demi-nus, qui combattaient avec tant d'audace, dirent : « Ce ne sont pas des hommes, par Mahomet, et puisqu'ils sautent ainsi sans craindre les blessures ni la mort, ce sont des diables vivants : avec de tels gens, il ne fait pas bon combattre. » Alors, ils commencèrent à se retourner vers Tunis. Le vaillant roi de Navarre avec ses guerriers les poursuivit jusqu'aux portes de la ville où il les fit rentrer. Alors il rallia ses gens : « Barons, volte-face », leur dit-il ; et tous obéissant, reprirent le chemin du camp. Le roi Louis alla le recevoir, avec un air très dur : « Beau fils, lui dit-il, vous m'avez fait du chagrin, aujourd'hui, en engageant un combat si ardent avec ces gens sans foi, vous avez commis une faute de jeune homme, et si vous aviez été vaincu, vous auriez eu ce que vous méritiez. Cependant, vous avez pour toujours honoré votre lance, tout est donc pour le mieux; mais, désormais, ne mettez pas, comme aujourd'hui, l'armée entière en péril par votre témérité. » Le roi Thibaud répondit joyeux et sans hésiter : « Seigneur, notre espérance est en Jésus-Christ ; si nous mourons en le servant, je crois qu'au jugement de Dieu nous serons pesés au bras droit de la balance ; et nous ne sommes pas ici pour dormir ni pour chercher nos aises, mais pour exalter la foi de celui qui est notre salut. » Alors, en signe d'amitié, le roi de France le baisa gaiement sur la joue, et ce spectacle mit la joie dans tous les coeurs (10). » Mais cette joie ne fut pas de longue durée. Peu de jours après, le 25 août, Louis IX rendit son âme à Dieu. Son successeur était au camp des croisés. Les barons, Thibaud V entre autres, firent hommage et lui jurèrent fidélité et la guerre continua.

La première bataille livrée aux Sarrasins eut lieu le 4 septembre. Thibaud y commandait l'arrière-garde et il fit son devoir ; mais les succès obtenus ne changeaient rien à l'état sanitaire de l'armée. Sur ces entrefaites, le roi de Tunis ayant demandé la paix, les chefs de la croisade crurent prudent de la lui donner, et une trêve de dix ans fut conclue le 30 octobre. L'armée chrétienne reprit la mer. Elle débarquait, le 19 novembre, à Trapani en Sicile. Là, Thibaud succomba à la maladie qui avait enlevé son beau-frère, son beau-père et tant d'autres guerriers.

Il mourut de la fièvre, le 4 décembre. Ses dernières lettres, datées de Tunis, sont adressées l'une à Eudes de Châteauroux, évêque de Tusculum, sur la mort de saint Louis ; l'autre à Jean Denras de Chaumisy, dont il augmentait le fief. Trois lettres furent écrites de Trapani, une en faveur des Dominicains de Provins, une autre au chapitre de Vitry-en-Perthois, et la dernière à Hugues de Conflans, maréchal de Champagne, à qui il accordait 200 livres de rente en accroissement de fief. Guillaume, seigneur de Chacenay, avait accompagné le roi de France en Afrique avec trois bannières et douze chevaliers, aux gages de 5.000 livres et bouche à cour en l'hôtel du roi (11).

Il s'embarqua, après la paix, sur la flotte de Charles de France, roi de Naples et de Sicile, et rendit des services signalés à ce prince qui lui donna pour récompense le comté de Corse, comme le marquait l'épitaphe de Guillaume conservée dans l'abbaye du Jard.

Nous avons, sur la mort du comte Thibaud, une complainte contemporaine. Philippe III, son neveu, déplore aussi, dans une lettre, la perte de ce bon roi qui, dans la campagne précédente, avait eu une conduite si remarquable. « Sa mort », dit un écrivain, « affligea tout le monde et priva l'armée d'un de ses meilleurs membres, car Thibaud était, après le roi de France, le plus puissant des chefs de l'armée ; c'était un homme de bon conseil, et personne ne donnait aux pauvres avec plus de libéralité le secours de ses bienfaits (12). » Son corps embaumé avec du sel et des aromates fut transporté à Provins et reçut la sépulture au couvent des soeurs Cordelières. Les vandales de 1794 ont dispersé ses ossements; mais son coeur a été conservé dans l'église de l'hôpital, à l'abri, espérons-le, de toute future profanation. A la dernière croisade prit part un sujet de Thibaud, Jean Langlois. Il avait été maître de l'oeuvre ou fabrique de la collégiale Saint-Urbain. Avant son départ, le pape Clément IV l'obligea à rendre compte d'une somme de 2.500 livres qu'il avait reçue pour l'achèvement du choeur de l'église (13). Un autre champenois qui se croisa avec le roi, se nommait Guillaume de Villehardouin : il portait le titre de prince d'Achaïe.
Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Notes - Champenois à la huitième Croisade
1. Le pape Clément IV avait invité l'évêque d'Auxerre à prendre la croix avec le roi de Sicile (Martène, Thesaurus novus anecdotorum, II, 200).
2. Poinsignon, Histoire de la Champagne, I, 174. C'étaient des banquiers de Sienne qui recevaient en dépôt l'argent des collectes faites pour la Terre Sainte par les clercs de la Chambre apostolique (Guiraud, les Registres d'Urbain IV, I, 3).
3. Vinay, Marne, arrondissement d'Epernay.
4. Louvois, Marne, arrondissement de Reims.
5. Couvent sis à Troyes.
6. Til-Châtel, Côte-d'Or, arrondissement de Dijon.
7. Rouvres, Côte-d'Or, arrondissement de Dijon.
8. Jurée: redevance que les bourgeois jurés payaient au seigneur pour leurs biens meubles et immeubles.
9 Dans la ville de Provins.
10. G. Anelier, Histoire de la guerre de Navarre, 28-31.
11. Avoir bouche à cour, c'est être nourri aux tables et aux dépens du roi.
12. Recueil des Historiens, XX, 482.
13. Lalore, Chartes de Saint-Urbain, page 274. Jean Langlois doit être le neveu d'un prêtre du même nom, bénéficié de la cathédrale de Troyes, qui lui légua une somme de dix livres par testament du 17 novembre 1274. (Prévost, Le Diocèse de Troyes, I, 153 et 362).

Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Conclusion
En terminant ce que nous avions à dire de la participation des Champenois aux croisades, nous sera-t-il permis de les remercier de leur dévouement à la cause de la civilisation ? Que serait devenu notre pays, si les Turcs et les hordes sémitiques avaient réalisé leurs projets de domination universelle ? On dira que les croisades n'ont pas réussi. N'ont-elles pas du moins brisé la dangereuse puissance d'expansion des Musulmans en Occident, et affaibli la féodalité trop belliqueuse ? Que de villages durent à leurs seigneurs l'indépendance totale ou partielle accordée par piété ! Que de serfs recouvrèrent la liberté seulement en prenant la croix ! Que de seigneurs occupés à combattre les Turcs furent, par là même, détournés de guerroyer les uns contre les autres ! La transmission des noms dans les familles, chose si naturelle aujourd'hui, ne remonte pas au-delà des croisades. Les croisés eurent à coeur de transmettre leurs noms à leurs descendants, ce qui nécessita l'usage du prénom pour éviter toute confusion entre les membres d'une même famille. La mer Méditerranée, auparavant abandonnée aux Grecs et aux Arabes, vit ses flots sillonnés par les vaisseaux qui, de l'embouchure du Rhône, portaient saint Louis et ses chevaliers vers les terres des infidèles. Ils suivaient la trace de ceux qui, deux siècles plus tôt, après l'ardent : « Dieu le veut ! » du concile de Clermont, appareillaient vers les mêmes rivages pour délivrer Jérusalem. C'est à partir de 1202 que l'usage des chiffres arabes commença à se répandre parmi les Européens. Les Champenois, installés à Chypre, y transportèrent l'architecture de leur pays. Le prestige de la France s'imposa tellement que franc devint, en Orient, synonyme de chrétien. Les expéditions lointaines, ouvrant des routes nouvelles, favorisèrent naturellement le progrès du commerce. En un mot, elles furent le premier pas de la société européenne vers ses grandes destinées, et peu de souvenirs sont plus glorieux pour notre pay (1).
1. Le chemin qui passe à l'est des Vieilles-Vignes sur le finage de Balignicourt, au nord de Braux, s'appelle le Chemin des Croisades. C'est celui que suivirent en 1147 les croisés qui de Troyes se rendaient à Metz.
Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.
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Bibliographie
D'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne.
D'Arbaumont, Cartulaire du Prieuré de Vignory, Langres, 1882.
A. de Barthélémy, Pèlerins champenois en Palestine, page 354 de la Revue de l'Orient latin, tome I, 1893, Paris Travail insuffisant où ne figure même pas Geoffroi de Villehardouin, et où Villa Episcopi est traduit la Ville-l'Evêque, au lieu de Villevoque, Aube; où Crista, la Crête (Haute-Marne), est donnée comme localité inconnue, ainsi que Burreium, Beurey, Aube; Saint-Frobert est écrit Saint-Frodabert, Lassicourt écrit Larzicourt, etc.
Chalandon (F.), Essai sur le règne d'Alexis 1er Comnène, Paris, 1900, in-8° .
Jean II Comnène et Manuel Ier Comnène, Paris, 1912, in-8° .
Chronique de Morée (1204-1305), édition Jean Longnon, Paris, 1911, in-8° .
Du Gange, Les Familles d'Outre-Mer.
Lalore, Cartulaires du diocèse de Troyes.
Laurent, Cartulaires de l'abbaye de Molesme, Paris, 1911.
Michaud, Histoire des Croisades.
Quantin, Cartulaire général de l'Yonne.
Sources : M. L'Abbé Arthur Prévost, Chanoine titulaire, archiviste diocésain, membre de la Société académique de l'Aube. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube. 1921-1922.

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