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Première Croisade par Robert le Moine

Histoire de la première croisade - Livre Neuvième

I

O bon Jésus ! quand tes guerriers virent les murs de cette terrestre Jérusalem, que de ruisseaux de larmes coulèrent de leurs yeux ! le corps incliné, ils saluèrent aussitôt ton saint sépulcre du bruit qu'ils firent en tombant la face contre terre, et ils t'adorèrent, toi qui as été renfermé dans ce sépulcre, et qui es maintenant assis à la droite de ton Père, d'où tu viendras pour juger tous les hommes; alors réellement tu arrachas de leur sein un coeur de pierre, pour y substituer un coeur de chair, et tu mis en eux ton Saint-Esprit, et en ce moment ils combattaient contre tes ennemis, depuis longtemps en possession de cette ville, beaucoup plus efficacement par leurs larmes qu'ils ne l'eussent fait en lançant leurs javelots, car ainsi ils t'excitaient à venir à leur secours, et leurs larmes, quoiqu'elles coulassent à terre, montaient abondamment vers toi, leur défenseur. Leur oraison finie, ils s'avancèrent vers la royale cité, et la trouvant occupée par les ennemis du roi du ciel, ils dressèrent leurs tentes alentour dans l'ordre suivant : au septentrion campèrent les deux comtes de Normandie et de Flandre, près de l'église de Saint-Etienne, premier martyr, lapidé en ce lieu par les juifs; le duc Godefroi et Tancrède occupèrent le côté de l'occident, le comte de Saint-Gilles dressa ses tentes au midi, sur la montagne de Sion, vers l'église de Sainte-Marie, mère du Seigneur, lieu où il fit la cène avec ses disciples. Les tentes ainsi disposées autour de Jérusalem, tandis qu'ils se reposaient de la fatigue et des travaux du voyage, et préparaient des machines pour attaquer la ville, Raimond Pelet et Raimond de Taurine, et plusieurs autres sortirent du camp pour éclairer le pays d'alentour, de peur que les ennemis ne-vinssent sur eux à l'improviste, et ne les prissent au dépourvu. Ils trouvèrent trois cents Arabes, les combattirent, les vainquirent, en tuèrent plusieurs et emmenèrent trente chevaux. Les Chrétiens attaquèrent Jérusalem le dixième jour de juin, seconde férié de la deuxième semaine, mais ils ne la prirent pas ce jour-là, cependant leur attaque ne fut pas inutile, ils abattirent tellement le rempart de la ville, qu'ils dressèrent une échelle contre le mur principal, et que s'ils avaient eu une quantité suffisante d'échelles, cette première attaque eût été la dernière, car ceux qui montèrent à l'échelle combattirent longtemps de près avec les ennemis, à l'épieu et à l'épée. Il périt dans ce combat beaucoup des nôtres, mais encore beaucoup plus des leurs; les heures du soir, peu propres au combat, interrompirent la lutte, et la nuit survenant rendit le repos aux deux partis. Cependant les nôtres, pour avoir été cette fois repousses, eurent à subir de longues éternelles souffrances, car ils furent dix jours sans pouvoir trouver du pain à manger, jusqu'à ce qu'enfin il en arriva au port de Jaffa des navires chargés; ils furent grandement tourmentés de la soif, parce que la fontaine de Siloé, qui jaillit au pied de la montagne de Sion, suffisait à peine pour désaltérer les hommes, et qu'il fallait, pour envoyer boire ailleurs les chevaux et autres bestiaux, six mille hommes accompagnés d'une forte escorte de chevaliers; l'eau était donc fort chère parmi eux, et se vendait à haut prix. Les chefs ayant tenu conseil, choisirent des chevaliers pour aller aux navires, et les défendre contre les étrangers, ainsi donc, au petit point du jour, sortirent du camp cent chevaliers de l'armée du comte de Saint-Gilles; entre autres Raimond Pelet, familier à tous les travaux de la guerre, et ennemi de l'oisiveté, avec lui venaient un autre Raimond de Taurine, Achard de Montmerle et Guillaume de Sabran ; ils marchaient vers le port, tout prêts au combat ; en route ils détachèrent trente d'entre eux pour reconnaître les petits chemins et découvrir si les ennemis s'approchaient : ces trente, après avoir avancé quelque peu, aperçurent de loin soixante et dix Turcs et Arabes. Quoiqu'en petit nombre, ils n'hésitèrent pas à les attaquer, mais les ennemis étaient si nombreux que cette poignée des nôtres ne leur put résister ; les nôtres cependant envoyèrent à la mort éternelle ceux qui avaient soutenu leur premier choc. Ils avaient cru, après cette première attaque, pouvoir se retirer, mais entourés par la foule des ennemis, ils ne purent accomplir leur dessein : là périt Achard, éminent et vaillant homme de guerre, et avec lui des gens de pied.

Avant que le combat commençât, un messager avait couru sur un cheval rapide, annoncer à Raimond Pelet que les Arabes et les Turcs avaient attaqué les nôtres; ce qu'ayant ouï Raimond, il partit sans délai, donnant des talons dans le ventre de son cheval : cependant il n'arriva pas assez tôt, Achard était déjà mort; mais avant d'expirer, il avait fait payer sa vie de beaucoup de sang, et sa mort de la mort de plusieurs. Lorsque les ennemis virent de loin arriver les nôtres, ils se prirent à fuir, comme la colombe fuit d'une aile tremblante devant le vautour ; ils tournèrent le dos aux nôtres, qui les poursuivirent et en tuèrent beaucoup, ils retinrent un Turc vivant, afin qu'il leur découvrît les ruses de ses camarades, et les avertît de ce qu'ils comptaient faire contre eux. Ils prirent cent trois chevaux, qu'ils envoyèrent au camp, et allèrent aux vaisseaux accomplir la mission dont on les avait chargés. Ils apaisèrent leur faim sur ces navires chargés de vivres, mais n'y trouvèrent pas de quoi soulager leur soif, cette soif était telle dans l'armée des assiégeants, qu'ils creusaient la terre et y appliquaient leurs bouches pour en sucer l'humidité, et qu'ils léchaient la rosée sur les pierres : ils cousaient ensemble les peaux fraîches des boeufs et des buffles et des autres animaux, et lorsqu'ils allaient faire boire les chevaux, ils les accompagnaient jusqu'au nombre de six mille guerriers armés, remplissaient d'eau ces peaux, et buvaient cette eau fétide; plusieurs se privaient de manger autant qu'il était possible, parce que cette diète calmait l'ardeur de leur soif: et qui eût pu croire que la faim servît à quelque chose ! que la douleur chassât la douleur ! Tandis qu'ils étaient livrés à ces souffrances, les chefs faisaient apporter de lieux très éloignés des poutres et des bois pour construire des tours et des machines propres à attaquer la ville.

Lorsqu'elles furent arrivées, Godefroi, le chef de l'armée, fit construire sa tour et ordonna qu'on la conduisit sur la plaine située à l'orient; en même temps le vénérable comte de Saint-Gilles ayant élevé une tour du même genre, la fit approcher de la ville du côté du midi. La cinquième férié, les nôtres célébrèrent un jeûne, et distribuèrent des aumônes aux pauvres, et la sixième férié, lorsque commença à briller la pure lumière de l'aurore, d'excellents hommes de guerre montèrent dans les tours et appliquèrent des échelles aux remparts; les Infidèles, habitants de cette illustre ville, furent saisis de stupeur et de tremblement lorsqu'ils se virent entourés d'une telle multitude; et reconnaissant que leur dernier jour était proche, et que la mort était suspendue sur leurs têtes, ils commencèrent à se défendre avec âpreté et à combattre comme des hommes sûrs de mourir.
Au dessus de tous paraissait dans sa tour le duc Godefroi, non pas alors comme chevalier, mais comme archer; le Seigneur dirigeait son bras dans la mêlée et ses doigts dans le combat, et les flèches qu'il lançait perçaient le sein des ennemis et les traversaient de part en part : près de lui étaient ses deux frères, Eustache et Baudouin, comme deux lions aux côtés d'un lion, soutenant de rudes coups de traits et de pierres, dont ils rendaient avec usure quatre fois la valeur. Et qui pourrait raconter tout ce qu'ont fait ces courages invincibles, quand l'éloquence de tout ce qu'il existe aujourd'hui d'orateurs ne peut suffire à tant de louanges ? Tandis qu'ainsi l'on combattait sur les remparts, une procession marchait autour de ces mêmes remparts, portant des châsses de saints, des reliques et de saints autels [Le texte porte crines pour crinea ou scrinia.]

Tout le jour on se porta des coups mutuels, mais lorsqu'approcha l'heure où le Sauveur des hommes se soumit à la mort, un certain chevalier nommé Lutold, s'élança le premier hors de la tour et fut suivi de Guicher, guerrier qui avait de sa propre main abattu un lion et l'avait tué ; deux de ses chevaliers le suivirent, et tous ensuite vinrent après leurs chefs ; alors furent mis de côté les arcs et les flèches, et ils saisirent leurs foudroyantes épées; ce que voyant les ennemis, ils quittèrent aussitôt la muraille, et s'élancèrent à terre où les guerriers de Christ les suivirent d'un pas rapide et avec de grands cris : le comte Raimond ayant, entendu ces cris au moment où il s'occupait à se rapprocher du mur, il comprit aussitôt que les Francs étaient dans la ville :
« Que faisons nous ici ? »
Dit-il à ses chevaliers; « les Francs prennent la ville et font entendre le bruit de leurs grands cris et de leurs grands coups. »
Alors il marcha rapidement avec sa troupe vers la porte située contre la tour de David, et appelant ceux qui étaient dans le fort, leur dit de lui ouvrir : aussitôt l'émir qui gardait le fort, connaissant qui c'était, lui ouvrit la porte, et commit à sa foi lui et les siens pour les protéger, afin qu'ils échappassent à la mort; mais le comte dit qu'ils n'en feraient rien, à moins qu'il ne lui remît la tour; l'émir y consentit de bonne grâce, et le comte lui fit toutes les promesses qu'il avait demandées; mais le duc Godefroi n'ambitionnait ni fort, ni palais, ni or, ni argent; et à la tête des Francs il s'appliquait à faire payer aux ennemis le sang des siens répandu autour de Jérusalem et à venger les outrages et les ignominies dont ils avaient accablé les pèlerins. Dans aucun combat il n'avait trouvé tant d'occasions de tuer, non pas même sur le pont d'Antioche où il pourfendit le géant infidèle, lui et Guicher, ce chevalier qui avait coupé en deux le lion, et des milliers d'autres chevaliers d'élite, allaient détranchant des corps d'hommes de la tête aux pieds, de droite à gauche et par tous les bouts. Les ennemis ne pouvaient fuir, cette multitude confuse se faisait empêchement à elle-même; ceux qui cependant purent échapper à un tel massacre entrèrent dans le temple de Salomon, et s'y défendirent l'espace d'un long jour; mais comme le soir approchait, les nôtres craignant que le soleil ne vînt trop tôt à se coucher, redoublèrent d'efforts, et faisant irruption dans l'intérieur du temple, s'y précipitèrent, et tous ceux qui étaient dedans furent misérablement misa mort. Là se répandit tant de sang humain que les mains et les bras, séparés du corps, nageaient sur le pavé du temple, et, portés par le sang décote et d'autre, s'allaient joindre à d'autres corps, de manière qu'on ne pouvait discerner à quel cadavre appartenaient les membres qui se venaient unir à un cadavre mutilé. Les guerriers qui exécutaient ce carnage étaient eux-mêmes incommodés des chaudes vapeurs qui s'en exhalaient, après avoir accompli cette boucherie impossible à décrire, ils se laissèrent quelque peu adoucir aux sentiments de la nature et conservèrent la vie à quelques jeunes hommes et quelques jeunes femmes, qu'ils attachèrent à leur service; puis parcourant les rues et les places, ils enlevèrent tout ce qu'ils trouvèrent, et chacun garda pour lui ce qu'il avait pris. Jérusalem était alors remplie de biens temporels et il ne lui manquait rien que les félicités spirituelles.

Aucun donc des pèlerins venus à Jérusalem ne demeura dans la pauvreté; enrichis de tant de biens, ils marchèrent d'un pas joyeux au Saint-Sépulcre du Seigneur, et rendant grâces à celui qui y avait reçu la sépulture, ils allèrent y déposer leurs péchés mortels. Ce jour, ainsi qu'il avait été prédit par le prophète, glorifia le sépulcre du Seigneur: Tous s'avancèrent, non pas sur leurs pieds, mais prosternés sur leurs genoux et leurs coudes, et inondèrent le pavé d'une pluie de larmes; après cette offrande d'une solennelle dévotion, ils se rendirent dans leurs maisons, à eux destinées par le Seigneur, et, cédant aux besoins de la nature, accordèrent à leurs corps brisés des aliments et du sommeil. Le lendemain, lorsque l'aurore montra à la terre ses premiers rayons, pour qu'il ne demeurât dans la ville aucun lieu propre à des embûches, ils coururent en armes au temple de Salomon pour y exterminer ceux qui étaient montés sur le faîte, il s'y était réfugié une grande quantité de Turcs, qui alors en auraient fui volontiers s'ils eussent pu prendre des ailes et s'envoler; mais la nature, qui leur avait refusé des ailes, leur fournit l'issue malheureuse de leur misérable vie : voyant les nôtres venir à eux sur le faîte du temple, ils se jetaient au devant des épées nues, aimant mieux succomber par une très prompte mort, que de périr longuement sous le joug d'une cruelle servitude; et ils se précipitaient aussi en bas du temple, et la terre, qui donne à tous les aliments de la vie, leur donnait la mort. Cependant les nôtres ne tuèrent pas tous ceux qu'ils trouvèrent, mais en réservèrent plusieurs à la servitude. Ensuite on ordonna de nettoyer la ville, et il fut enjoint à ceux des Sarrasins qui demeuraient en vie, d'en retirer les morts et de purifier la ville de toutes les souillures d'un si grand carnage, ils obéirent promptement, emportèrent les morts en pleurant, et élevèrent hors des portes des bûchers élevés comme des citadelles ou des bâtiments de défense; ils rassemblèrent dans des paniers les membres coupés, les emportèrent dehors, et lavèrent le sang qui souillait le pavé des temples et des maisons.

II

Après avoir ainsi purgé de tout ennemi la ville dite pacifique, il fallut que les nôtres s'occupassent de faire un roi, en choisissant l'un d'entre eux pour gouverner une si grande ville et un peuple si nombreux. Du jugement de tous, d'un voeu unanime, et du consentement général, Godefroi fut élu le huitième jour après celui où ils avaient attaqué la ville. A bon droit se réunit-on sur un pareil choix, car il se montra tel dans son gouvernement qu'il fit plus d'honneur à la dignité royale qu'il n'en reçut d'elle; soit que nous contemplions, nous indignes, les royales facultés de son corps, ou les richesses plus que royales de son âme, nous pensons qu'il a été égal à la dignité qui lui a été conférée sur la ville de Jérusalem, il se montra si excellent et si supérieur en royale majesté que, s'il se pouvait faire que tous les rois de la terre se vinssent réunir autour de lui, il serait, au jugement de tous, reconnu le premier en vertus chevaleresques, beauté de visage et de corps, et excellence de noble vie. il était convenable qu'ensuite :
après avoir élu l'honorable chef qui devait gouverner honorablement leurs corps, ils se choisissent un guide de leurs âmes, qui fût de même sorte : ils élurent donc un certain clerc nommé Arnoul, très versé dans la science des lois divines et humaines. Cette élection eut lieu le jour de la fête de Saint-Pierre-aux-Liens, laquelle fête s'appliquait parfaitement à celle immaculée cité, qui, si longtemps enchaînée dans les liens du démon, fut, du jour qu'elle eut un évêque, libre et déliée. C'est ainsi que, comme on l'a dit, la nation des Francs pénétra à force de combats jusqu'au sein de l'Orient, et, avec l'aide divine, purifia Jérusalem de l'ordure des Gentils, qui l'avaient souillée pendant environ quatre cents ans. La consécration canonique d'un saint évêque en cette ville et l'élévation d'un roi rendit le nom des Francs célèbre par tout l'Orient, et fit reluire, même aux yeux des Infidèles, la toute-puissance de Jésus-Christ, crucifié en ce lieu. Après que l'évêque et le roi eurent été joyeusement consacrés, des députés de la ville de Naplouse vinrent, attirés par la splendeur de cette lumière de grâce, vers le roi Godefroi, et lui apportèrent un message de leurs concitoyens, le priant de leur envoyer quelqu'un des siens pour les recevoir eux et leur ville sous son gouvernement et sa domination, car ils voulaient que son empire s'étendît sur eux, parce qu'ils aimaient mieux être gouvernés par lui que par d'autres. Naplouse est une ville de la Carie, province d'Asie, le roi ayant tenu conseil, leur envoya son frère Eustache et Tancrède accompagnés d'une grande troupe de chevaliers et de gens de pied, ils les reçurent avec toutes les marques d'un grand respect et se remirent eux et leur ville sous la domination de Godefroi.

III

Lorsqu'ils eurent ainsi fait, ce serpent tortueux et rampant, qui envie toujours les félicités des fidèles, sentit une violente douleur de voir s'étendre ainsi la gloire du nom chrétien et s'agrandir le royaume de Jérusalem régénérée. Il excita violemment contre eux l'émir de Babylone, Clément ou plutôt l'Insensé, [Il y a ici une espèce de jeu de mots qu'il a fallu renoncer à traduire : Clementem imo Dementem] et souleva avec lui tout l'Orient. Il espérait, cet audacieux auteur de toute malice, les exterminer entièrement eux et leur ville, et effacer complètement la mémoire du sépulcre du Seigneur. Mais de même que sont vaines les pensées des hommes, de même s'évanouit leur puissance, Clément rassembla tout ce qu'il put de gens et marcha vers Ascalon en pompeux appareil : lorsqu'il y fut arrivé, un messager vint en toute diligence en apporter au roi la nouvelle.

Le roi, sans tarder, fît savoir à ceux qu'il avait envoyés à Naplouse, qu'ils se hâtassent devenir prendre part au combat qu'allait leur livrer l'émir de Babylone, car il était déjà à Ascalon avec une troupe innombrable, et se préparait à assiéger Jérusalem. Eustache et Tancrède, et les autres hommes de guerre, ayant ouï ce message, firent connaître aux citoyens de Naplouse que la guerre était imminente, et leur disant adieu, s'en séparèrent joyeux et de bon accord. Les nôtres aspirant à rencontrer les Turcs, montèrent la montagne, et, marchant toute là nuit, vinrent sans se reposer jusqu'à Césarée. Le lendemain matin ils côtoyèrent le rivage de la mer, et arrivant à une certaine ville nommée Ramla, y trouvèrent beaucoup d'Arabes qui venaient en avant de l'armée. Les nôtres les ayant vigoureusement poursuivis, en prirent plusieurs, qui leur déclarèrent avec vérité l'état des forces de l'ennemi. L'ayant appris, ils envoyèrent au roi sur le champ des messagers, montés sur des chevaux très rapides, pour lui mander qu'il se mît en marche sans délai et vînt combattre auprès d'Ascalon. Ascalon est une ville considérable de la Palestine, située à vingt-cinq milles de Jérusalem, elle fut autrefois bâtie par les Philistins, qui la nommèrent Ascalon, du nom de Ceslon, petit-fils de Cham, et fils de Mesraïm. Elle fut toujours ennemie de Jérusalem, et, quoique dans son voisinage, ne voulut jamais avoir avec elle aucune relation d'amitié; c'était là qu'était l'émir de Babylone, lorsque les messagers vinrent trouver le roi et lui rapportèrent ce que l'on vient de dire. Lorsque le roi l'eut entendu, il fit appeler le patriarche, et, d'après son conseil, ordonna de publier par toute la ville que tous eussent à se rendre le lendemain de grand matin à l'église, et, après avoir entendu la sainte messe, à recevoir le corps de Notre-Seigneur, pour chevaucher ensuite vers Ascalon.

Ce bruit, répandu dans la ville, ne troubla nullement les esprits, mais la nuit, suivante leur parut plus longue et plus lente qu'à l'ordinaire; au matin, dès que parurent les premiers rayons de l'aurore, le son de la cloche les appela tous à la messe. Après les prières de la messe, le peuple s'associa au Seigneur, reçut la bénédiction en même temps que le saint présent de l'Eucharistie, sortit ensuite de l'église, courut aux armes, et, avide de combattre, marcha à jeun à l'ennemi. Les trompettes de l'armée sonnèrent toutes à la fois dès que le roi fut sorti de la ville; et leurs sons, répétés dans les sinuosités des montagnes et par les échos des vallées, frappaient les ennemis de terreur.

Ce fut ainsi que les Chrétiens marchèrent au combat, portant en eux-mêmes le corps et l'esprit du Dieu victorieux, et ne craignant aucune multitude, car ils ne se fiaient point en eux-mêmes, mais dans la vertu du Seigneur. Le patriarche laissa en son lieu Pierre l'Ermite pour faire dire des messes, ordonner des oraisons et conduire des processions au saint sépulcre, afin que l'Homme-Dieu qui y fut déposé prît la défense de son peuple. Le roi, étant arrivé avec son armée à la rivière qui coule aux environs d'Ascalon, y trouva plusieurs milliers de boeufs, de chameaux, d'ânes, mulets et mules, qui n'appartenaient pas seulement à la ville, mais étaient venus en partie avec l'armée de l'émir, ils étaient gardés par cent Arabes; et ceux-ci ne virent pas plutôt les nôtres qu'ils leur laissèrent tout ce butin, et cherchèrent leur salut dans la fuite ; les nôtres les poursuivirent, mais n'en purent prendre que deux; ils enlevèrent tout ce butin, dont ils approvisionnèrent abondamment Jérusalem. Comme on était déjà sur le soir, le roi fît crier par un héraut que tous prissent du repos et se levassent ensuite au petit point du jour pour marcher au combat, et le patriarche prononça anathème contre quiconque chercherait à faire aucun butin avant qu'on eût complètement remporté la victoire.

La nuit passée, l'aube commença à blanchir, plus brillante qu'à l'ordinaire, et réveilla les nôtres de leur sommeil. C'était la sixième férié, jour auquel le Sauveur du genre humain abattit sous le trophée de la croix le diable, roi de Babylone; et ce jour-là de nouveau, le Seigneur, par le bras de ses guerriers, vainquit encore son émir de Babylone. Le roi, comme nous l'avons dit, traversa le fleuve ; mais le patriarche demeura en deçà avec les évêques et les autres ecclésiastiques, tant grecs que latins. Le roi descendit avec tous les siens dans une vallée belle et spacieuse, et passa sur le rivage de la mer, où il rangea son armée en bataille; il donna le premier rang à sa troupe, le second à celle du comte de Normandie ; celle du comte de Saint-Gilles fut la troisième, celle du comte de Flandre la quatrième, celle du comte Eustache, de Tancrède et de Gaston de Béziers fut la cinquième; les gens de pied se placèrent avec des flèches, des traits et des javelots en avant des chevaliers; ainsi rangés, ils commencèrent à marcher à la rencontre des Babyloniens. Le comte de Saint-Gilles fut à la droite, près de la mer, et le roi à la gauche, au lieu où se trouvait la plus grande force de l'ennemi ; tout le reste se plaça entre eux deux.

Mais on ne doit pas passer sous silence les paroles de l'émir Clément, lorsqu'on lui rapporta que les nôtres s'avançaient vers lui au combat. On ne lui avait rien dit du butin qu'ils avaient fait la veille, car personne n'osait lui annoncer d'autres nouvelles que des nouvelles agréables et favorables, vu qu'il voulait être toujours en joie; ainsi quiconque lui annonçait des choses fâcheuses ne pouvait plus jamais trouver grâce devant ses yeux. Cependant il s'inquiétait fort peu de perdre quelque chose de son bien, tant il était riche encore de ce qui lui restait; et qu'on ne regarde pas comme un vain conte ce que nous allons rapporter, car nous l'avons appris d'un Turc qui l'a ensuite raconté à Jérusalem, où il se fit chrétien de son propre mouvement, et reçut au baptême le nom de Boémond. Lors donc qu'au point du jour on dit à l'émir que les Francs, préparés au combat, s'avançaient contre lui et étaient déjà proche, cet insensé, à ce qu'on rapporte, répondit au messager :
« Que ne dis-tu ? je ne puis croire que je les trouve même m'attendant dans leurs murs. »
A quoi le messager répliqua :
« Seigneur, que ta grandeur sache pour certain qu'ils viennent tout prêts à combattre et sont déjà proche. »
Alors il ordonna que tous prissent les armes et marchassent au combat. Lorsque tous se furent préparés, et qu'il fut instruit par lui-même de l'approche des nôtres ;
« ô royaume de Babylone ! dit-il, royaume illustre par dessus tous les autres, quelle honte aujourd'hui pour toi en ce jour que contre toi osent marcher de si petites gens, que je n'avais pas même imaginé les trouver à l'abri des remparts d'une ville ! et maintenant voilà qu'ils ont l'audace de venir à ma rencontre ! ou ils ont perdu le sens, ou ils sont déterminés à décider ici de leur vie ou de leur mort. Je vous ordonne donc, ô guerriers babyloniens, de les exterminer tous de dessus la terre, que votre oeil n'en épargne aucun, n'ayez pitié de personne. »
On en vint aux mains; le comte de Normandie, chevalier sans peur, commença le combat, faisant face à cette partie de l'armée ennemie où était la bannière de l'émir, qu'ils appellent étendard', se faisant une route, l'épée à la main, à travers lès bataillons, il arriva, faisant un grand carnage, jusqu'à celui qui portait cet étendard; il le renversa aux pieds de l'émir, et prit la bannière. L'émir s'échappa à grand' peine, et, fuyant vers Ascalon, s'arrêta devant la porte de la ville; de là, le malheureux vit de loin le déplorable massacre des siens ; le roi et les autres comtes se jetèrent avec une égale audace sur ceux qu'ils avaient en tête, et firent à droite et à gauche un grand carnage de tout ce qu'ils trouvèrent devant eux; les arcs des Turcs ne leur servirent de rien, car le choc des nôtres fut si rapide et si pressé, qu'aucun n'eut le loisir de tirer sa flèche, mais songea seulement à prendre la fuite. Il mourut ici des milliers d'hommes, qui n'eussent pas trouvé la mort s'ils eussent pu parvenir à fuir; mais la foule était si grande que ceux qui étaient derrière poussaient ceux de devant sous le glaive mortel des nôtres. Tancrède et Eustache comte de Boulogne se précipitèrent sur leurs tentes, et firent là beaucoup de grandes actions dignes de mémoire, si elles étaient écrites. Aucun des nôtres ne fut prouvé lent ni craintif; mais tous, animés d'un même esprit, poursuivaient unanimement les ennemis de la croix du Christ; car, chose admirable, cette multitude de gens armés n'effrayait pas le petit nombre des nôtres; bien au contraire, l'appui de la grâce divine augmentait de plus en plus leur force et les disposait à l'opiniâtreté. On combattit donc jusqu'à ce que le soleil fut monté au plus haut point du ciel, à l'heure où notre Seigneur Jésus avait été élevé sur la croix; eu ce moment, toute la vigueur des ennemis les abandonna, car ils étaient hors de sens de voir qu'ils ne pouvaient ni fuir, ni combattre; ils montaient sur les arbres, pensant s'y mettre à l'abri des nôtres et n'en être pas aperçus. Les nôtres les abattaient à coups de flèches comme le chasseur abat les oiseaux; et, lorsqu'ils étaient tombés à terre, ils les tuaient, comme dans la boucherie le boucher tue les animaux.
D'autres, l'épée à la main, se jetaient aux pieds des nôtres; et, prosternés à terre, n'osaient se lever contre les Chrétiens.

Déjà la première partie de l'armée des Babyloniens était totalement en fuite, que l'arrière-garde doutait encore à qui appartenait la victoire; car il n'était rien à quoi ils se fussent moins attendus qu'à la victoire des Chrétiens et à la fuite des leurs, et voyant leurs compagnons courir par la plaine en fuyant, ils pensaient qu'ils poursuivaient les Chrétiens pour les tuer; mais lorsqu'ils comprirent que la victoire était aux Chrétiens, la joie qu'ils avaient eue fut changée en tristesse; alors, saisis de frayeur, ils prirent la fuite de compagnie avec les autres et à leur tête; et comme le vent dissipe les nuages ou comme le tourbillon disperse des monceaux de paille, de même les nôtres dispersaient le gros de l'armée et les ailes des ennemis en fuite.

IV

Pendant que ceci se passait, que les champions du Christ exterminaient ainsi les satellites du diable, et que le comte de Saint-Gilles qui combattait sur le rivage de la mer en tuait une quantité innombrable, et en forçait plusieurs à se précipiter dans la mer, voici ce que disait Clément, cet émir insensé, qui se tenait devant la porte d'Ascalon ; et nous l'avons su du susdit converti, lequel était près de lui comme homme de sa suite et esclave domestique. L'insensé Clément donc disait pendant que les Chrétiens mettaient ses gens en pièces :
« O Mahomet, notre docteur et patron, où est ta vertu, où est la vertu des puissances célestes dans lesquelles tu te glorifies ? où est cette vertu de puissance créatrice qui accompagne toujours ta présence ? Pourquoi as-tu ainsi abandonné ton peuple et le laisses-tu disperser, détruire et tuer sans miséricorde par une race misérable, déguenillée, par des peuples étrangers, par une engeance scélérate, la lie, l'écume et le rebut des nations ? Des gens qui avaient coutume de venir nous demander du pain, ne possédant rien que leur bâton et leur besace ! que de fois nous leur avons fait l'aumône, que de fois nous avons eu pitié d'eux ! Hélas ! hélas ! pourquoi avons-nous pris compassion de leur misère ? Nous voyons bien maintenant qu'ils venaient, non pas véritablement pour adorer, mais pour espionner avec perfidie ; ils ont vu l'éclat de notre félicité, ils ont convoité nos richesses, ont rapporté la convoitise avec eux dans leur pays et nous ont envoyé ceux-ci, qui altérés de notre or et de notre argent sont venus pour cette raison répandre si cruellement notre sang, mais sont-ce bien des hommes que ceux qui déploient tant de puissance, ne sont-ce pas plutôt des dieux infernaux ? Peut-être l'enfer s'est ouvert, et ce peuple s'en est élancé contre nous. L'abîme a crevé, et son bouillonnement a jeté au dehors cette nation, car elle n'a en rien des entrailles humaines, et on ne voit en elle nul signe de compassion, si c'étaient des hommes, ils craindraient la mort, mais ils ne sont nullement épouvantés de retourner dans l'enfer d'où ils ont surgi.
O gloire du royaume de Babylone ! que tu es honteusement déshonorée en ce jour où tu as envoyé ces guerriers énervés, eux qu'on a vus jadis si courageux ! quelle nation pourra désormais résister à cette nation scélérate, si tes peuples ne peuvent aujourd'hui s'en défendre ? Hélas ! hélas ! ils fuient maintenant, eux qui n'avaient jamais appris à fuir ! les voilà honteusement renversés, eux qui avaient coutume de renverser les autres.
O douleur ! toutes choses nous arrivent à l'inverse de notre coutume ! nous avions accoutumé de vaincre et nous sommes vaincus, nous passions nos jours dans la joie du coeur, et nous voilà dans la tristesse. Que sert de contenir les larmes qui coulent de nos yeux, de réprimer les sanglots qui éclatent du fond de notre coeur ? depuis longtemps j'ai consacré tous mes soins à rassembler cette armée avec grande sollicitude, j'y ai consumé en vain beaucoup de temps, j'ai fait venir avec des dépenses incalculables les plus courageux chevaliers de tout l'Orient, et les ai conduits à cette guerre ! et voilà que maintenant j'ai perdu eux et ce qu'ils m'ont coûté; j'ai dépensé beaucoup d'argent à ramasser des bois propres à construire des tours et des machines de tout genre pour en entourer Jérusalem et les assiéger, et ils sont venus à ma rencontre bien loin en avant de Jérusalem ! Quel honneur puis-je désormais espérer dans mon pays, lorsque je suis ainsi couvert d'ignominie par des étrangers, de nouveaux venus ! ô Mahomet, Mahomet ! qui t'a jamais rendu un plus beau culte en des temples enrichis d'or et d'argent, merveilleusement décorés de tes images et honorés par toutes les cérémonies et les solennités de ta sainte religion ? Les Chrétiens nous disent d'ordinaire avec insulte que ton pouvoir est moindre que celui du Crucifié, car il est puissant dans le ciel et sur la terre : il paraît bien maintenant que ceux qui se fient en lui obtiennent la victoire, que ceux qui te révèrent sont vaincus; nous ne pouvons l'attribuer à notre négligence, car ta sépulture est enrichie de bien plus d'or, de pierreries et de toutes choses précieuses que ne l'est celle du Christ. La ville ennoblie par ton corps n'a jamais été privée de ses honneurs et s'est au contraire agrandie chaque jour en toutes sortes de gloires; elle a été illustrée par la vénération de tous tes serviteurs; celle au contraire dans laquelle fut enseveli le Crucifié n'a reçu depuis aucun honneur ; elle a été détruite et foulée aux pieds et plusieurs fois réduite à rien. En punition de quelle faute sommes-nous donc ainsi dégénérés ? et quand nous te rendons ainsi toutes sortes d'honneurs, pourquoi n'obtenons-nous rien en retour ? O Jérusalem, ville séductrice et adultère, s'il arrive jamais que tu rentres dans nos mains, je te raserai au niveau du sol et j'exterminerai de fond en comble le sépulcre de celui que tu as enseveli. »

C'était ainsi que l'émir Clément gémissait d'une voix plaintive : les nôtres cependant n'oubliant pas leur courage accoutumé se précipitèrent, devant la porte de la ville, avec tant d'impétuosité sur les Babyloniens, qu'ils n'en laissèrent hors de la porte aucun qui ne fût mort ou couvert de blessures. Ce fut ainsi que la vertu divine vainquit dans ce combat et illustra les nôtres par la victoire. Et qui pourrait rapporter le nombre de ceux qui périrent dans l'étroit passage de la porte ? Clément put alors à bon droit pleurer, lorsqu'il vit devant lui tant de cadavres des siens; d'autres à leurs derniers moments, et encore palpitants, maudissaient Clément qui les avait amenés, et l'on rapporte qu'alors Clément pleura avec des lamentations et maudit les nôtres.

Cependant, sur la mer voisine de la cité, étaient des barques et navires venus des contrées maritimes environnantes, qui par l'ordre de l'émir apportaient toutes les choses qui pouvaient fournir l'opulence pour le siège de Jérusalem : lorsqu'ils virent les leurs ainsi que leur maître dans une si honteuse déroute, saisis de crainte, ils déployèrent leurs voiles et gagnèrent la haute mer, tandis que les nôtres, les mains élevées vers le ciel, rendirent grâce à Dieu du fond du coeur et retournant aux tentes des ennemis y trouvèrent de l'or et de l'argent, d'innombrables babillements, des aliments en abondance, des animaux de toute espèce, des assortiments d'armes. Ils trouvèrent aussi des chevaux et des juments, des mulets et des mules, des ânes et des ânesses, et un dromadaire : que dirai-je ? des brebis, des béliers et des autres bestiaux rassemblés pour la nourriture; on y trouva aussi des casseroles, des chaudières, des marmites, des lits avec leurs garnitures, des coffres remplis d'or et d'argent, des vêtements dorés, et tout ce qui servait à la parure; et ceux qui eurent pour leur partage les tentes de l'émir, pleines d'un luxe royal, furent enrichis d'un magnifique butin. Le comte de Normandie porta au sépulcre du Seigneur l'étendard de l'émir, dont le bâton en argent était terminé par une pomme d'or, et qui fut estimé vingt-deux marcs; un autre eut une épée de soixante byzantins. Les nôtres revenant en triomphe trouvèrent des troupes de paysans portant des vases de vin et d'eau, dont ils jugeaient que leurs maîtres auraient besoin au siège : saisis de stupeur, ils demeuraient comme des brutes, et au lieu de fuir, attendaient prosternés l'épée des nôtres : plusieurs se roulaient dans le sang des morts et se cachaient comme morts entre les cadavres. Les nôtres en arrivant à la rivière où ils avaient laisse le patriarche, s'arrêtèrent fatigués, pour prendre quelque sommeil-.lorsque l'aurore rendit ensuite le jour à la terre, ils se levèrent et reprirent leur route : arrivés environ à deux milles de la ville, ils commencèrent à faire retentir le son triomphal des trompettes, des fifres et des cors, et de toutes sortes d'instruments de musique, afin que les échos des collines et des montagnes leur répondissent par une semblable harmonie, et se réjouissent avec eux dans le Seigneur. Alors s'accomplit réellement ce qu'Isaïe avait écrit dans le sens spirituel de l'Eglise des fidèles :
« Les montagnes et les collines retentiront devant vous des cantiques de louanges [Isaïe, ch. 55, v. 12.]  »
C'était une harmonie délectable et d'une grande et agréable douceur, que celle des voix des guerriers et des sons des trompettes renvoyés par l'écho des montagnes, des roches creuses et des profondes vallées. Lorsqu'ils arrivèrent devant les portes de la ville, ceux qui y étaient demeurés firent retentir les louanges de Dieu dans les hauteurs non de la terre, mais du ciel, et ils louèrent Dieu à bon droit de voir Jérusalem, les portes ouvertes, recevoir avec acclamations ses pèlerins, qui autrefois n'y arrivaient qu'au travers de grandes difficultés, beaucoup d'outrages, et même à force de présents. C'est de ces pèlerins et de ces portes que le Seigneur a dit par la bouche d'Isaïe : « Des portes leur seront toujours ouvertes, elles ne seront fermées ni le jour ni la nuit ? [Isaïe, ch. 60, v. 11.]  »
Et cette prophétie s'est accomplie de nos temps, car maintenant s'ouvriront aux fils des pèlerins les portes de Jérusalem qui leur étaient précédemment fermées le jour et la nuit. Ce combat se livra, à la louange de Jésus-Christ, le 12 du mois d'août.

V

Comme ce discours historique a traité dès son commencement, dans son milieu et sa fin, de la ville de Jérusalem, il ne paraîtra inconvenant à personne qu'on expose à la fin de cet ouvrage qui a d'abord fondé cette ville et lui a donné son nom. On rapporte que Melchisédech, que les Juifs assurent avoir été fils de Noé, la bâtit, après le déluge, dans la Syrie, et l'appela Salem. Il y régna longtemps, et elle fut ensuite occupée par les Jébuséens, qui y ajoutèrent une partie de leur nom, à savoir Jébu et en firent un seul nom qui, en changeant le b en r, est devenu Jérusalem. Elle fut ensuite plus noblement ornée par Salomon, qui y bâtit le temple du Seigneur, sa résidence royale, la remplit d'autres édifices, jardins et piscines, et l'appela Hiérosolyme ; ce qu'il faut entendre Hiérosalomonie, comme si elle eût été appelée du propre nom de Salomon. De là, les poètes l'ont appelée, par corruption, Solyme, et elle a été nommée par les prophètes Sion, qui, dans notre langue, veut dire sentinelle, parce que, bâtie sur une montagne, elle peut de loin apercevoir ceux qui viennent.
Jérusalem, en notre langage, se traduit par pacifique. Nous trouvons écrit dans le livre des Rois, au sujet de son ancienne et glorieuse opulence, que Salomon fit en telle sorte qu'il y eût à Jérusalem autant d'argent que de pierres. Elle est illustrée aujourd'hui par de beaucoup plus abondantes richesses, car c'est là que, pour la rédemption du genre humain, le Fils de Dieu a été attaché à la croix, les astres du ciel s'obscurcirent, la terre trembla, les pierres se fendirent, les tombeaux s'ouvrirent, et plusieurs corps des saints qui dormaient se levèrent : en quelle ville s'accomplit jamais un si merveilleux mystère, d'où est sorti le salut de tous les fidèles ? C'est de là qu'il a été conjecturé que cette ville, ayant été illustrée par la glorieuse mort du Fils de Dieu, avec la permission de nos ancêtres, elle ne devait pas se nommer Jérusalem, mais plutôt, changeant r en b, Jébusalem, en sorte qu'elle pourrait se traduire dans notre langage par salut de paix.
Ce sont ces faits et autres faits emblématiques qui nous ont présenté Jérusalem comme la forme et la figure mystique de la Jérusalem céleste, de laquelle il est dit:
« Sion est la ville de notre force et de notre salut; on y mettra un second rempart. Ouvrez les portes, et la race des justes y entrera pour garder la vérité. »

Nous ne pouvons rapporter tout ce qui a été dit à sa louange par les prophètes et les docteurs de la loi. La Jérusalem terrestre a été de nos jours délaissée de Dieu, et prise en haine à cause de la méchanceté de ses habitants. Mais, lorsqu'il a plu à ce même Dieu, il a amené la nation des Francs des extrémités de la terre, et par eux, l'a voulu délivrer des immondes Gentils, ce qui avait été dès longtemps prédit par le prophète Isaïe, lorsqu'il dit :
« Je ferai venir vos enfants de loin, et avec eux leur argent et leur or, au nom du Seigneur votre Dieu et du saint d'Israël qui vous a glorifiée. Les enfants des étrangers bâtiront vos murailles, et leurs lois vous rendront service [Isaïe, ch. 60, v. 9 et 10. Voici le texte de la Vulgate : Me enim insulae expectant, et naves maris in principio, ut adducam filios tuos de longe, argentum eorum et aurum eorum cum eis, nomini Domini, etc. L'auteur n'a cité qu'à partir du mot adducam ce qui change le sens, en sorte qu'il a fallu traduire dans le sens qu'on a adopté, et non se servir, comme on a coutume de le faire, de la version de Sacy.] ! »
Nous trouvons ces paroles et beaucoup d'autres dans les livres des prophètes, toutes se rapportant à l'événement de la délivrance qui a été opérée de nos jours. Pour toutes ces choses, et par dessus tout, soit béni Dieu, dont la justice frappe et blesse, et dont la gratuite bonté, quand il le veut, et comme il le veut, nous prend en miséricorde et nous guérit !
Sources : Histoire de la première croisade par Robert le Moine - Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, Paris chez J.-L.-J. Brière, libraire - 1824.

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