Saint-Bernard et les Templiers   Saint Bernard de Clairvaux   Saint-Bernard et les Templiers

Saint-Bernard et les Templiers, rédaction de la Louange de la nouvelle milice

Saint-Bernard — La croisade
Saint-Bernard et La croisade Au XIIe siècle, les hommes ne tiennent pas compte des frontières des peuples, la vie spirituelle n'ayant pas de patrie ; il convient seulement de distinguer la chrétienté du monde non chrétien ; le latin des écoles permet l'enseignement loin de son pays : un maître n'appartient pas à sa nation d'origine, mais à ceux qui désirent profiter de son savoir.

C'est ainsi qu'un Anselme, Italien de naissance, devient successivement abbé du Bec en Normandie, puis archevêque de Cantorbéry ; qu'un Jean de Salisbury, Anglais, est évêque de Chartres. Les exemples à cet égard sont nombreux. La croisade n'est autre qu'une guerre de chrétienté contre les infidèles. La république romaine faisait la guerre aux barbares ; « la respublica romana » étant morte, la république chrétienne (christianitas) livre bataille aux païens dans le dessein — suivant l'expression de la Chanson de Roland — d'essaucier sainte cretiente (Chanson de Roland, vers 88).

Le paradoxe d'ailleurs ne manque point ! Théoriquement, l'Eglise abandonne la guerre aux puissances du siècle, ses intérêts ne sont pas d'ordre temporel ; les termes de « miles Christi, militia Christi, bellum Domini » désignent toujours les combats spirituels entrepris par les justes contre le démon et le péché. Le port des armes est interdit aux clercs, aux pénitents et aux pèlerins (Gratien, Caustan 33). Pratiquement, l'Église du Moyen Age est propriétaire de biens qu'elle doit défendre, de plus elle doit susciter la conversion des païens considérés comme les ennemis de la foi (Les Templiers sont voués à combattre « contra inimicos fidei », [Contre les ennemis de la foi]

Ainsi les clercs prêchent la croisade et bénissent les armes ; il s'agit aussi de défendre les intérêts de Dieu et de l'Église dans les lieux saints dont la vénération est devenue impossible aux pèlerins non armés ; le Christ a été crucifié une seconde fois à Jérusalem. Tout cela légitime la croisade. On aimerait souvent un moindre souci de conquêtes et l'emploi d'armes plus pacifiques, mais la croisade est une guerre qualifiée non seulement de juste mais de sainte (à ce sujet voir Michel Villey), le pape en est le chef, les biens conquis appartiennent aux vainqueurs sous la suzeraineté du pape. Durant son absence les possessions du croisé sont protégées par l'Église, et le croisé — en raison même de son départ — fait pénitence de ses fautes. Et saint Bernard se réjouit de voir partir des hommes abandonnés aux vices, car il leur est ainsi permis de conquérir leur salut. (De laude novae militiae, V, 10, C. 928 ; Epist. CCCLIII, 4. Au IXe siècle, le pape Léon IV, invitant les chrétiens à la lutte contre l'islam, leur déclare que, s'ils meurent au combat, la possession du royaume céleste leur est assurée. Ce texte sera d'ailleurs inséré dans les collections canoniques. Ep. Leonis M. G..., Épist. V, 601. Gratien, Causa XXIII, VIII, 9.) Une pénitence en même temps qu'une guerre, disait très justement Georges Goyau.

Selon saint Bernard, seuls les Templiers sont voués à la guerre sainte4 ; quant auxautrës, ils doivent~seulement engager des combats quand les guerres sont justes et inévitables5 ; mais « la mort » qu'on donne ou qu'on endure pour le Christ n'est pas coupable et mérite une grande gloire... Jésus-Christ agrée volontiers la mort de son ennemi dont on tire juste vengeance et se donne plus volontiers à son soldat, comme une consolation. Le soldat de Jésus-Christ tue donc avec sécurité et il meurt avec plus de sécurité encore quand il ôte la vie d'un méchant, il n'est pas homicide, mais « malicide », il est le vengeur du Christ sur ceux qui agissent mal et le défenseur des chrétiens... le chrétien se glorifie de la mort d'un païen parce que Jésus-Christ lui-même en est glorifié (De laude novae militiae).

« La mort du païen glorifie le Christ et empêche la propagation de l'erreur »

« La question des Templiers est particulièrement importante à étudier chez saint Bernard ; celui-ci leur attribue le double fleuron de la vie religieuse et de la mort pour le Christ ; ils sont essentiellement consacrés à la guerre sainte. Cf. De laude novae militiae, III, 4, c. 924. »

« Pour connaître la position de saint Bernard à propos de la guerre religieuse, il convient de lire la correspondance entre Bernard et Alphonse de Portugal. Cf. Épist. CDLXX, CDLXIII, etc. »

Lors de la croisade, les païens qui veulent se convertir sont épargnés. Et Bernard de dire dans sa lettre adressée à tous les fidèles : « Le démon a suscité une race maudite de païens, ces enfants pervers que, soit dit sans vous offenser, le courage des chrétiens a trop longtemps supportés, en se dissimulant leurs perfidies, leurs embûches, au lieu d'écraser du talon la bête venimeuse ». L'initiative de la deuxième croisade revient au roi Louis VII; Le pape Eugène III agréa la demande du roi, formula la bulle « Quantum Praedecessores. »

(Bernard s'appuie constamment sur le texte de cette bulle, il le faisait lire aux assemblées des croisés, à la diète de Francfort et à Vézelay), et prit la direction de la croisade dont Bernard devait être le grand prédicateur. Or, prêcher la croisade, c'est prêcher la croix : praedicare crucem. Bernard prononce de nombreux discours, envoie des lettres, exhorte les croisés, réprime le soulèvement des populations rhénanes dirigées par le moine Raoul, qui groupe ses adeptes dans un mouvement autonome. Il exhorte une foule bigarrée, car, en dépit des protestations de Rutebeuf, laïcs et clercs vont à la croisade. « Le service de Dieu passe avant tout autre service », ainsi que le dit le Roman du Renard. Clercs et laïcs, enfants et vieilles femmes (telle la reine Aliénor), femmes de baron et leurs chambrières partent à la seconde croisade. Bernard déclare non sans exagération que « dans cette affluence qui se dirige vers les lieux saints, on ne rencontre guère que des scélérats, des impies, des voleurs, des sacrilèges et des parjures » (De lande novae militiae, V, 10, c. 928b). L'échec de la croisade sera d'ailleurs en partie attribué à ces armées venant de France, d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie, et traînant derrière elles une suite encombrante et indisciplinée.

Sans l'activité de Bernard et son éloquence à Vézelay le 31 mars 1146, puis à Spire le 27 décembre de la même année, les seigneurs français et allemands seraient demeurés dans leurs domaines respectifs, car il faut bien avouer que la détresse des Latins d'Orient ne trouvait pas d'écho en Occident, d'autant plus que la ferveur qui avait suscité la première croisade s'était tarie. Grâce à saint Bernard les scènes d'enthousiasme qui s'étaient déroulées à Clermont lors de la première se reproduisirent à Vézelay ; c'est ainsi que Bernard peut écrire au pape au lendemain de l'assemblée : « J'ai ouvert la bouche, j'ai parlé, et aussitôt les croisés se sont multipliés à l'infini. Les villages et les bourgs sont déserts. Vous trouveriez difficilement un homme contre sept femmes. On ne voit partout que des veuves dont les maris sont encore vivants ».

Bernard, dont l'éloquence est persuasive, peut vaincre les résistances des féodaux ; l'Europe entière se dirige vers l'Orient ; l'islamisme est attaqué à l'est par les Français et les Allemands et à l'ouest par la flotte anglaise et les Flamands ; de leur côté, les Allemands combattent le paganisme slave. C'est en raison de la prédication, des lettres et des circulaires de saint Bernard que la chrétienté se dirige non seulement vers la Terre sainte mais contre les Slaves le long de l'Elbe, et contre les musulmans au Portugal.

Lors du départ des croisés, Bernard écrivait : « Le monde tremble et s'agite parce que le roi du ciel a perdu sa terre, la terre où jadis ses pieds se sont posés ! Les ennemis de la croix se disposent à profaner les lieux consacrés par le sang du Christ ; ils lèvent les mains vers la montagne de Sion, et si le Seigneur ne veille, le jour est proche où ils se précipiteront sur la cité du Dieu vivant ».

L'échec de la croisade fit suspecter la mission de Bernard et un instant ébranla sa popularité : « Je reçois volontiers — dit saint Bernard — les coups de langue de la médisance et les traits empoisonnés du blasphème, afin qu'ils n'arrivent pas jusqu'à Dieu » (De consideratione).

Cependant l'effondrement de la croisade scandalisait le peuple et Bernard lui-même en était ému : « Il semble que le Seigneur, provoqué par nos péchés, ait oublié sa miséricorde et soit venu juger la terre avant le temps marqué. Il n'a pas épargné son peuple ; il n'a pas épargné son nom, et les gentils s'écrient : où est le Dieu des chrétiens ? Les enfants de l'Église ont péri dans le désert frappés par le glaive ou consumés par la faim. L'esprit de division s'est répandu parmi les princes, et le Seigneur les a égarés dans les chemins impraticables. Nous annoncions la paix, et il n'y a pas de paix. Nous promettions le succès, et voici la désolation... Ah ! Certes, les jugements de Dieu sont équitables, mais celui-ci est un grand abîme, et je puis déclarer bienheureux quiconque n'en sera pas scandalisé ». (De consideratione)

La majorité des historiens de la deuxième croisade attribuèrent son désastre aux fautes des croisés, à la désunion des chefs, à la perfidie des Grecs et à la trahison des chrétiens de Syrie. Avec Bernard, Otton de Freisingen se consolera en disant que la croisade a exercé sur les âmes une grande bienfaisance.

L'activité réformatrice de saint Bernard dépasse le schisme, les admonitions des clercs, les mouvements de la chrétienté tels que les croisades ; elle s'étend sur un plan plus abstrait, celui des idées. Bernard est à la fois le défenseur de la doctrine chrétienne, le juge des hérétiques et des hétérodoxes.

 

Les hérétiques et les hétérodoxes
Commentant le texte du Cantique des Cantiques « Prenez-nous les petits renards qui ravagent les vignes, car les vignes sont en fleur (II, 15) », Bernard explique à ses auditeurs que les vignes signifient l'Église et les renards les hérétiques. Mais ces renards qui symbolisent les hérétiques, comment convient-il de les prendre ? Non par les armes, mais par des arguments qui réfutent leurs erreurs et permettent de les réconcilier — si cela est possible — avec l'Eglise catholique, afin de les ramener à la vraie foi1. L'hérétique doit reconnaître son erreur; mais, s'il ne veut pas l'admettre, il subira deux monitions ; s'il n'en tient aucun compte, l'anathème sera prononcé contre lui.

Ici, la pensée de Bernard est modérée ; elle ne le demeure pas toujours. En voici un exemple : près de Cologne, l'issue d'une grave affaire concernant des hérétiques avait été tragique ; la foule, s'emparant de deux d'entre eux, les avait jetés et brûlés dans un feu allumé de ses propres mains. Faisant allusion à ce drame, Bernard écrit : « Ces gens-là [les hérétiques] on ne les convainc pas par des raisonnements, car ils ne les comprennent pas ; on ne les corrige pas par des autorités, car ils ne les acceptent point ; on ne peut les fléchir par la persuasion, car ils sont endurcis. La preuve est faite, ils aiment mieux mourir que de se convertir ; ce qui les attend, c'est le bûcher... »

« Mieux vaut contraindre les hérétiques par le glaive... que de tolérer leurs ravages ».

Et encore : « L'un et l'autre glaive appartiennent à l'Eglise, et le glaive spirituel et le glaive matériel ; l'un doit être tiré pour elle, l'autre par elle ; l'un par la main du prêtre, l'autre par la main du chevalier, mais sur la demande du prêtre et par ordre de l'empereur ». (Sur toute cette question, cf. H. Maisonneuve, Études sur les origines de l'Inquisition, Paris, 1942, p. 59).

Telle se présente la théorie fameuse des deux glaives que renouvelle saint Bernard (Cf. P. Leclerc, « L'argument des deux glaives », dans Recherches de sciences religieuses, XXI, 1931, p. 312-313), et qui affirme la possession par l'Église des deux glaives, l'un spirituel et l'autre temporel, l'un « ad usum », l'autre « ad nutum sacerdotis ». A l'égard des hérétiques, la pensée de saint Bernard se formule donc ainsi : l'Eglise doit commencer par infliger aux hérétiques des peines canoniques, mais si elles sont insuffisantes elle devra recourir à la force : le glaive matériel succède au glaive spirituel.

A cette époque, les hérésies populaires étaient nombreuses et Bernard avec tout son zèle essaya de les circonscrire ; elles n'étaient pas toujours doctrinales : des hommes se séparaient de l'Eglise parce qu'ils revendiquaient une Église dégagée des biens temporels, vivant dans une grande pauvreté comme l'Église primitive ; ils refusaient d'obéir aux clercs prévaricateurs. La répression générale était dure ; c'est ainsi que des chanoines accusés d'hérésie furent brûlés à Rouen.
Sources: Bernard de Clairvaux, de Marie-Madeleine Davy. Editions : Essai Editions du Félin.

La Louange


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