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Le plus illustre souverain musulman du Moyen-âge

Le Seigneur de Kérak
Seigneur de Kerak Pendant que Saladin était à Mossoul, les chrétiens n'étaient pas restés inactifs. Fidèles à leur politique de harcèlement, de razzias en terres musulmanes, de désorganisation des routes caravanières, ils reprirent l'offensive, multipliant les raids jusqu'aux portes de Damas, terrorisant les populations, ne faisant, somme toute, que rendre avec usure ce qu'ils avaient reçu. En septembre 1182, ils pillèrent la région de Bosra, corrompirent l'eau des puits de la grande route de la Caravane sacrée en y entassant toutes sortes de charognes, s'abattirent comme sauterelles sur la riche « terre des Suètes » dont ils avaient été dépossédés, pays sain et fécond dont Guillaume de Tyr décrit avec éloquence les vignes, les oliveraies et les « bonnes pâtures à bêtes. » Ils reprirent le château de Habis Djaldak perdu un mois plus tôt. Les renseignements que donne Guillaume de Tyr sur la prise de cette place tant de fois disputée méritent qu'on les rapporte:
« Les Francs arrivèrent avec des tailleurs de pierre qui creusèrent le sommet de la montagne. D'autres travailleurs jetaient à mesure dans le fond de la vallée les quartiers de roche qu'on détachait à grand-peine. Le travail était entravé par des lits de silex qui coupaient le terrain crayeux, car sur ces silex les pics des manœuvres venaient s'émousser, mais d'autres ouvriers, à côté d'eux, réparaient aussitôt les outils ébréchés. Les travailleurs se relayaient nuit et jour. Une partie des combattants avaient dressé son ost sur le sommet de la montagne pour protéger les tailleurs de pierre, tandis que le reste de la troupe se tenait dans la vallée pour interdire toute tentative de sortie de l'ennemi. Quelques jeunes bacheliers hardis se hasardèrent sur l'étroit sentier et approchèrent de l'entrée des grottes. Cependant, les assiégés, au nombre de soixante-dix mameluks choisis par Saladin parmi ses soldats d'élite, éprouvaient une extrême fatigue de ne pouvoir prendre aucun repos sous les coups continuels des pics qui martelaient les roches au-dessus de leurs têtes. Ils étaient terrorisés à la pensée d'être à tout instant écrasés par l'effondrement des voûtes plus encore qu'à celle de voir soudainement surgir les chrétiens. Sachant qu'ils ne pouvaient espérer recevoir aucun secours de Saladin, parti au loin avec ses armées, ils se décidèrent, après un siège de trois semaines, à céder la forteresse. »

En apprenant la chute de Habis Djaldak, Saladin, de retour d'Alep — il était à Damas le 24 août 1183 — repartait en campagne. Il traversa une fois de plus le Jourdain, fit piller et incendier le village de Bessan abandonné par sa population de colons. Près d'Aïn-Jalut, il surprit une troupe franque conduite par le beau et médiocre Onfroi IV de Toron, fils d'Étiennette de Milly, princesse de la terre d'Oultre le Jourdain, la fameuse « Dame dou Crac » célèbre dans le royaume de Jérusalem. Les musulmans tuèrent un grand nombre de chrétiens, firent une centaine de prisonniers destinés aux marchés d'esclaves de Damas, ne perdant dans cet engagement qu'un seul homme dont le nom a été confié à la postérité par Beha ed-Dîn, secrétaire particulier et historiographe officiel de Saladin. Le 1er octobre 1183, celui-ci, apprenant que les chrétiens marchaient sur le fort de « la Fève » dominant la plaine d'Esdrelon, attaqua leurs avant-postes aux sources dites « Fontaine de Tubanie. » Renaud de Sagette, qui jouait un rôle important dans les affaires du royaume, prit part à ce sanglant combat. Les hommes luttèrent corps à corps, « œil contre œil », rapporte Beha ed-Dîn. Partout où Saladin passait, les villages étaient rasés. Il tenta même de détruire sur le mont Thabor le monastère grec de Saint-Élie. Puis, l'hiver approchant, il donna congé à ceux de ses hommes qui désiraient rentrer chez eux pour y jouir du produit de tant de rapines.
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Le 14 octobre 1183, il regagnait Damas
Après la fin lamentable de son épopée devant La Mecque, après avoir erré pendant des mois comme un misérable, après avoir échappé grâce à un concours de circonstances inouïes à ses ennemis lâchés à ses trousses, le valeureux mécréant Renaud de Châtillon avait regagné ses terres, s'était refait la santé, avait retrouvé ses vigueurs et, dans son redoutable domaine de Kérak, il festoyait en grande compagnie dans l'attente des richissimes caravanes musulmanes qu'il avait bien l'intention de mettre à mal si d'aventure il leur prenait envie de passer à proximité de son horizon. Déjà légendaire, magnifique seigneur, il savait recevoir avec ce faste médiéval qui enchante nos imaginations. On accourait de loin pour voir celui qui rêva de mettre en caisse le corps de Mahomet et de le faire porter en sa principauté afin que tout l'Islam lui payât un tribut pour avoir le droit de venir révérer son saint Prophète. Les succès de sa carrière l'emportaient sur ses félonies, et l'on oubliait vite auprès de lui ses attitudes arrogantes devant « Bédouin le Mésel », infortuné prince que la lèpre venait de rendre aveugle. Pour l'heure, Renaud de Châtillon célébrait les noces de son beau-fils Onfroi IV de Toron avec Isabelle, sœur du roi de Jérusalem. Ayant appris cet événement, Saladin décida qu'il convenait qu'il fût aussi de la fête. Il n'avait pas oublié les beaux tapis volés ni l'injure faite à l'Islam par le sire des terres d'Oultre le Jourdain. En outre, cette forteresse de Kérak, l'une des plus importantes du domaine royal, commandait la grande artère égypto-syrienne empruntée par les caravanes. Cette route était une cause constante de souci pour Saladin, car depuis que Renaud de Châtillon régnait à Kérak, les trafics commerciaux entre Damas et Le Caire se ressentaient de l'état d'insécurité qu'y entretenait l'ancien prisonnier d'Alep. Les convois de marchands, s'ils n'étaient pas accompagnés d'escortes militaires, ne passaient pas. Il en résultait un désarroi préjudiciable aux intérêts des marchands de Syrie et d'Egypte. Aussi, avec son frère El Malek el Adel et ses contingents égyptiens, son neveu Taqi ed-Dîn, une troupe de Kurdes décidés et un matériel imposant, Saladin vint mettre le siège devant la forteresse de Kérak, dans laquelle une foule joyeuse de barons et de nobles dames, de pitres, de musiciens, de poètes et d'avaleurs de lames venus de Jérusalem célébraient par leurs tours et leurs dits les noces de la princesse.

L'art et la nature avaient concouru à rendre cette citadelle imprenable. Construite en 1142 en dures roches volcaniques rouges et noires à peine dégrossies par Payen le Bouteiller, c'était l'une des meilleures défenses du royaume. Se dressant sur un vaste plateau, le Djebel el Téladje (la Montagne de la Neige), éloignée de tout centre, dominant le désert de Transjordanie et les paysages desséchés de la mer Morte, cette impressionnante citadelle communiquait par un seul couloir avec la ville de Kérak remontant à une haute antiquité. C'est de là que partit Ruth la Moabite pour se rendre à Bethléem où elle devait épouser Booz, ancêtre de David. C'est à Kérak (Kir Moab ou Kir Hareseth de la Bible) que David amena ses parents pour les mettre à l'abri des persécutions de Saul. Mesa, roi de Moab, s'enferma dans sa forteresse et tint en échec Joram, roi d'Israël et Josaphat, roi de Juda. Isaïe et Jérémie parlent de Kérak dans leurs immortelles prophéties.

Lorsque ses guetteurs virent paraître au loin l'armée musulmane, Renaud de Châtillon se barricada avec ses gens dans son repaire dont il fit interdite l'entrée aux fuyards des environs ainsi qu'aux femmes et aux enfants de la population chrétienne de la ville basse. Saladin et quelques mameluks surent forcer l'entrée du faubourg, massacrant une partie des défenseurs et des habitants, et ils seraient parvenus au cœur de la forteresse sans le courage d'un chevalier de France qui s'opposa seul, tandis que ses compagnons relevaient précipitamment le pont-levis, à l'assaut des mameluks parvenus jusque-là. Le comte Yvein « faisant de beaux coups à dextre et à senestre », trébuchant sur les morts et sur les mourants, payant de sa vie son acte héroïque, sauva la forteresse. « Ici, écrit M. Paul Deschamps dans son remarquable ouvrage:
« la Défense du Royaume de Jérusalem, se place un charmant trait de galanterie et de chevalerie qui marque bien les rapports courtois que pouvaient entretenir, même en temps de guerre, les princes francs et musulmans. Étiennette de Milly, la jeune épousée, envoya à Saladin qui investissait le château, une partie du festin nuptial et, en le faisant saluer par ses émissaires, elle lui rappela le temps où, alors qu'elle était enfant, il était prisonnier dans ce même château et où il la portait dans ses bras. Saladin fut très touché de ce souvenir et il demanda dans quelle tour de la forteresse se trouvaient les nouveaux mariés, et quand on la lui eut montrée, il recommanda qu'on s'abstînt de tirer contre cette tour ou de l'attaquer en aucune manière. »

Trait charmant qui n'empêcha pas les mameluks d'éventrer et d'égorger jusqu'à main lasse les malheureux habitants de Kérak pressés devant la porte fermée de la forteresse, ni Saladin de faire incendier la ville basse. Puis il fit monter huit puissants mangonneaux et, nuit et jour, les machines lancèrent leurs lourds projectiles sur la forteresse.

Les défenseurs tentèrent de dresser une grande pierrière pour faire échec à celles de Saladin, mais les ouvriers chargés de cet ouvrage étaient à ce point assaillis par les archers musulmans qu'ils durent y renoncer. Les assiégeants étaient si abondamment pourvus de munitions qu'il était impossible de risquer sa tête à un créneau, sans recevoir aussitôt une volée de projectiles. Renaud de Châtillon avait une grande presse d'invités et d'amuseurs dans son château, et ces bouches inutiles en temps de guerre avaient rapidement épuisé les réserves de vivres. Les affamés en bel habit, amollis et décourageants, hantés par les souvenirs de leurs ripailles passées, par leurs pleurs et leurs plaintes suppliaient le sire de Kérak de composer avec Saladin. Mais Renaud de Châtillon, confiant en la solidité des murailles de sa citadelle, redoutant au surplus une entrevue avec l'Ayyubide en raison de l'affaire de la Caravane sacrée de Damas et de ses aventures devant La Mecque, entendait résister, dût-il demeurer seul. Mais il réclama du secours à l'extérieur. Un de ses sergents réussit à s'échapper pour aller demander au roi son assistance. En même temps, il fit, plusieurs nuits de suite, allumer sur la plus haute tour de Kérak un grand feu, signe de détresse qui pouvait être vu de très loin. Quatre-vingts kilomètres à vol d'oiseau séparent Kérak de Jérusalem, et par temps clair, on peut apercevoir au-delà de la nappe bleue de la mer Morte le mont des Oliviers. Le roi aperçut le signal. Il convoqua aussitôt ses chevaliers, fit allumer à son tour un feu au haut de la tour de David pour rassurer les assiégés, prit la tête de son armée le lendemain, gagna Ségor à la pointe sud de la mer Morte. En apprenant l'approche d'une troupe franque, Saladin détruisit ses machines et leva le siège de la forteresse. Et le roi Baudouin, aveugle et paralysé, fut accueilli avec allégresse par les survivants de Kérak. Il fit réapprovisionner le château, réparer les dommages qu'il avait subis, puis il retourna à Jérusalem. Quant à Saladin, il rentra « triomphalement à Damas », écrit Beha ed-Dîn, juste à temps pour recevoir une robe d'honneur que le calife lui envoyait.

Mais l'été suivant, il revint mettre le siège devant Kérak, avec la ferme intention de s'en emparer coûte que coûte car l'on commençait à murmurer sérieusement dans les souks de Damas contre l'insécurité de la route du Caire qui paralysait les affaires. Nous sommes renseignés de façon précise sur ce second siège par une lettre du roi Baudouin IV adressée au patriarche Héraclius et aux grands maîtres du Temple et de l'Hôpital, alors en Occident où ils étaient partis demander la levée d'une nouvelle croisade. Les chroniqueurs arabes, Ibn al Athir, Beha ed-Dîn, Abu Faradj, Abu Shâma, nous donnent également de nombreux détails.
Le 10 juillet 1184, Saladin occupa la ville basse de Kérak. De partout, de Damas, d'Egypte, d'Alep, d'Amida, de Mardin, du Sindjar, ses troupes affluèrent et jamais on ne vit une telle multitude d'hommes dans la région. Les chrétiens se défendirent avec plus d'opiniâtreté que la première fois. Ils ne se contentèrent pas de rester derrière leurs murailles, se montrant agressifs, accablant l'ennemi. Le siège, qui dura un mois, fut meurtrier. Pour venir à bout de Renaud de Châtillon, Saladin fit faire de grands ouvrages militaires, mangonneaux, tours roulantes, galeries couvertes allant jusqu'au fossé du château. Une lettre imagée du cadi El Fadhel souligne l'importance que les musulmans attachaient à la chute de cette place:
« La chute de Kérak, écrivait-il, est l'angoisse qui étreint la gorge, la poussière qui obscurcit la vue, l'obstacle qui étrangle les espérances. Le loup [Renaud de Châtillon] que la fortune a porté dans cette vallée doit être écrasé. Kérak — que Dieu assure le succès final — rappelle ce vers où le poète dit en parlant d'un lion:
« Il ne se passe pas de jour qu'il ne dévore de la chair humaine ou ne s'abreuve de sang. »
« Les pierres, raconte Abu Shâma, tombent avec ensemble sur le sommet des tours et sur la tête des mécréants ; elles atteignent les créneaux et ceux qui les défendent. Nul d'entre eux ne sort la tête sans qu'une pointe de fer ne pénètre dans son œil ; l'épée de l'Islam ne quitte le fourreau que pour entrer dans le cou des Infidèles comme dans une gaine qu'elle déchire. Les pierres se prodiguent avec une générosité que rien n'entrave, et parmi les flots de poussière soulevée par les galops de nos cavaliers, l'éclat des lances fait une aurore à la nuit. Nous réduisons l'ennemi à l'extrémité. Les murs de Kérak s'écroulent et le malheur s'abat sur les Infidèles ; leurs cottes de mailles lacérées par nos sabres ne recouvrent que des blessures. »
Mais, en dépit des enthousiasmes poétiques et des prophéties viriles d'Abû Shâma, les murailles ne s'écroulaient guère et les assiégés tenaient bon. Et, comme la première fois, l'armée royale apparut, se dirigeant à marches forcées vers Kérak l'imprenable. Et, de nouveau, Saladin leva le siège pour se porter à la rencontre de Baudouin le Mésel qui s'était retranché dans les gorges d'El Al, au nord-est de, la mer Morte. Il voulut l'amener sur un champ de bataille favorable, à Hesban, puis à Ma Ain. Les Francs ne se laissèrent pas séduire. Alors les deux armées s'observèrent de loin et disparurent chacune derrière les horizons galiléens.

Pendant que Saladin terrorisait la Galilée pour se venger de ses déboires devant la citadelle de Renaud de Châtillon, l'ombrageux sultan zengîde de Mossoul continuait de frapper aux portes des palais des princes voisins dans le but de réveiller de vieilles jalousies familiales et de susciter une nouvelle coalition contre le maître du nouvel Islam. Cependant, le calife abbasside Al Nâsir voulut bien proposer sa médiation à Mossoul et à Damas afin de tenter de régler à l'amiable le différend qui les opposait, les Zengîdes s'obstinant à ne pas reconnaître de jure l'autorité des Ayyubides en Syrie du Nord et en Mésopotamie. Il confia le soin de chercher un terrain d'entente politique au réputé docteur Bedr ed-Dîn, seul capable de conduire avec tact cette difficile mission par suite de la très grande considération dont il jouissait dans tous les milieux musulmans. Beha ed-Dîn l'accompagnait. Les envoyés du calife reçurent à Damas, où ils arrivèrent le 25 février 1184, un accueil flatteur. Saladin ne ménagea point les honneurs dus à leur rang. Il souhaita que, de retour à Bagdad, ils assurassent le calife de sa piété et de son respect envers la personne du commandeur des croyants. Il était allé à leur rencontre aux portes de Damas, leur avait préparé une réception chaleureuse dans la capitale, les avait logés dans son propre palais, comblés de prévenances. Lorsque, les embrassades et les réjouissances terminées, la délégation aborda la discussion des articles de la paix qui devait régler l'épineuse question des zones d'influence réciproques, Saladin demeura intransigeant. Mossoul faisait valoir de légitimes droits zengîdes sur la Syrie du Nord et la vallée de l'Euphrate ; Saladin voulait conserver Alep, le bassin du Khabour et ses protectorats mésopotamiens. Et il mettait comme condition à l'ouverture des pourparlers que le sultan de Mossoul libérât de leur serment d'allégeance les princes vassaux de la région. Il se présentait en demandeur, et non pas en négociateur. Désirait-il, en privant le sultan de Mossoul de ses sujets, le priver de soldats et, sachant que cette condition ne pouvait être acceptée, cherchait-il tout simplement à faire échouer la médiation du califat Beha ed-Dîn, qui devait par la suite accompagner Saladin dans toutes ses campagnes, était né à Mossoul en 1145. Il fit ses études dans cette ville, puis à Bagdad et il enseigna dans sa ville natale en 1173.

Il savait que la plupart des petites villes de Mésopotamie étaient des fiefs de Mossoul et que, devenues indépendantes, elles seraient fatalement attirées par le pôle politique de Damas. C'est ce que comprit le délégué du sultan de Mossoul, le vizir Kaîmaz, qui rompit poliment les entretiens. Et les plénipotentiaires envoyés par le calife regagnèrent Badgad sans avoir pu fléchir la volonté de Saladin.
Sources: Saladin le plus pur Héros de l'Islam — d'Albert Champdor — Editions Albin Michel; 1956

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