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Le plus illustre souverain musulman du Moyen-âge

Saladin veut rejeter les Chrétiens à la mer
Saladin rejete les Chretiens Dès le début de mars, Saladin se remit en campagne. Avec la cavalerie composant sa garde personnelle et quelques fantassins il investit, du 2 au 12 mars 1188, le château de Belvoir appartenant à l'ordre des Hospitaliers, qui se dressait à pic, à trois cents mètres de haut, au-dessus de la vallée du Jourdain, à la sortie de Tibériade, et que les Arabes nommaient poétiquement le « château de l'Étoile des Vents. »

Les derniers froids, les pluies diluviennes, la neige ne le découragèrent point. Mais il ne put venir à bout de la résistance des assiégés fort bien approvisionnés en munitions et en nourritures de toutes sortes. Après plusieurs tentatives infructueuses pour emporter la place d'assaut, il renonça et il remonta vers Damas où il arriva le 5 mai 1188. Il y prit ses dispositions pour rejeter à la mer les chrétiens d'Orient. Il dépêcha des courriers jusqu'aux confins des déserts de Mésopotamie pour appeler à un nouveau djihad, à une nouvelle guerre sainte, les hommes en état de combattre. Imad ed-Dîn et Mozaffer descendirent bientôt sur Alep avec une armée recrutée à Mossoul. Et, le 30 mai 1188, une nouvelle campagne militaire commençait.

Saladin parut devant la fameuse forteresse des Hospitaliers Hosn el Akrâd, le Crac des Chevaliers, dominant une vaste plaine s'étendant jusqu'à la mer, admirablement bien située sur les pentes du Liban à mi-chemin entre Homs et Tripoli, et que les historiens orientaux de l'époque comparaient à « un os placé en travers du gosier des musulmans. » N'ayant pu se rendre maître de cette forteresse qui demeure l'un des plus beaux exemples de l'architecture militaire des Croisés, Saladin fit piller les terres du comte de Bohémond, célèbres pour leur richesse en blé, en huiles, en vins, et sur lesquelles les razzias étaient toujours d'un excellent rapport.

Au début de juillet 1188, il parut devant Tortose. Les habitants de cette ville si pittoresque avec ses majestueux monuments édifiés par les chrétiens et sa belle église du XIIe siècle, furent bouleversés par l'arrivée des troupes musulmanes. Saladin fit aussitôt investir la cité. Il monta lui-même à l'assaut, s'ouvrit un passage par une brèche, poursuivit la garnison qui se réfugia dans les deux tours qui faisaient partie des ouvrages fortifiés de la petite ville. « Le temps de dresser au dehors les tentes et Tortose fut prise », écrit son compagnon d'armes Beha ed-Dîn.

Toutes les maisons furent pillées et un immense butin rapporté dans le camp musulman. Le sultan avait dit:
« Cette nuit, s'il plaît à Dieu, nous dînerons dans Tortose. » Et ses officiers de cuisine lui apportèrent le repas des ennemis. Les murailles furent rasées. La célèbre cathédrale de Tortose, visitée par des pèlerins qui venaient de très loin pour s'agenouiller sur ses dalles, fut détruite de fond en comble. Après avoir été saccagée, la petite ville fut incendiée. Presque toutes les maisons, en un instant, devinrent la proie des flammes. Seules les tours demeuraient debout. Saladin s'empara sans peine de l'une d'elles. La seconde, mieux bâtie, entourée d'un large fossé rempli d'eau, munie de nombreuses machines de guerre qui lançaient sur les assiégeants des pierres d'une grosseur énorme, défendue par le gouverneur, les principaux officiers, les meilleurs soldats et les chevaliers des deux ordres qui s'y étaient réfugiés, résista plusieurs jours aux assauts des musulmans. Saladin abandonna tout espoir de s'en emparer et il continua sa course le long de la côte, occupant successivement Baniyas, Jebela le 16 juillet.

Seule, Lattaquié, devant les murs de laquelle il campa, une semaine plus tard, lui ferma ses portes. Saladin lui livra un furieux assaut. Il réussit à s'introduire dans la ville où la lutte, pendant des heures, fit rage. Sa supériorité en hommes lui assura la victoire. Gomme à Tortose, tout fut saccagé.

Seul le château fort résista encore quelque temps, mais lorsque sa garnison vit la férocité avec laquelle les musulmans attaquaient, lorsqu'elle se rendit compte qu'ils allaient enlever la citadelle, elle préféra se rendre. Saladin permit aux défenseurs de sortir avec leurs familles et leurs biens. Ils ne devaient laisser sur place que leurs provisions de blé et leurs armements. A la fin du jour la bannière victorieuse de l'Islam flottait sur les murs de la forteresse. Lattaquié ne se releva jamais des ruines que le Kurde y laissa. « J'ai vu Lattaquié jadis, relate Abu Shâma dans le Livre des Deux Jardins. C'était une ville riche en beaux édifices. On y voyait partout de belles demeures en pierres de taille, des portiques de marbre aux arcades solides. Toutes les maisons y possédaient leur jardin, on y trouvait des marchés étendus. Mais les émirs ont détruit la ville et fait transporter ses beaux marbres dans leurs palais de Syrie intérieure. »

« J'avais vu cette cité jadis, écrit Imad ed-Dîn, après la conquête de Saladin. C'était une ville vaste, riche en édifices bien bâtis et de belles proportions ; il ne s'y trouvait pas de maison sans jardin, ni d'emplacement sans construction ; on y voyait partout des demeures en pierres bien taillées, des portiques de marbre aux arcades solides, des marchés étendus. Notre armée a ruiné cette cité prospère et fait disparaître sa splendeur ; nos émirs se sont emparés des beaux marbres et ils les ont fait transporter dans leurs maisons en Syrie. »

Après avoir ainsi laissé des traces de son passage à Lattaquié, Saladin remonta vers le nord dans le dessein d'investir Antioche. Il s'empara de la forteresse de Sayoum, protégée par des ravins sauvages et profonds. Cette merveille de l'architecture militaire appartenait aux chevaliers Hospitaliers et était considérée comme imprenable. Un fossé profond de soixante coudées, creusé en plein roc, la rendait inaccessible. Une triple enceinte de remparts protégeait le château. En une heure elle était conquise.

Beha ed-Dîn nous dit que l'ardeur des soldats musulmans était telle qu'ils s'emparaient dans les maisons de la nourriture qui venait d'être cuite et qu'ils la mangeaient « sans cesser de combattre. » La population se réfugia dans le donjon et lorsque celui-ci tomba au pouvoir de Saladin, elle ne fut libérée qu'en payant:
Les hommes 10 pièces d'or par tête, les femmes 5, les enfants 2, comme à Jérusalem.

Après avoir laissé à Sayoum une garnison les émirs de Saladin s'emparèrent des petites places de Bekâs, bâtie sur une rive de l'Oronte ; d'Es Shoghr ; d'El' Aîd ; de Fîha ; de Blâtanîs, située sur le mont Cassius, près de Jebel el Akra (on disait que cette forteresse était reliée à un port du littoral par un tunnel qu'aurait pu emprunter un homme à cheval) ; de Sermâniya, ou Sernûn, à environ une journée de marche au sud d'Alep, sur la route de Hama. Ainsi s'effondrait en peu de temps le réseau de fortifications élevées par les Croisés, pour protéger le royaume d'Antioche et les frontières entre les possessions franques et les États musulmans. « Il ne restait plus au prince d'Antioche que trois places fortes:
Qpseir (Cursat) ; Baghrâs (Gaston) ; Derbesâk (Trapessac) », écrit Beha ed-Dîn.

Partout où les cavaliers de l'Islam apparaissent, les villes chrétiennes tombent comme des fruits mûrs. A Burzia, au nord-ouest d'Apamée, l'affaire fut un peu plus chaude. L'art et la nature, note Beha ed-Dîn, semblaient avoir travaillé de concert pour la rendre imprenable. Des collines hautes et étroites formaient un fossé naturel, ou plutôt des précipices profonds de cinq cent soixante-dix coudées. Au centre de ce cirque de collines s'élevait un énorme rocher au sommet duquel était bâtie cette fameuse forteresse qui protège la région d'Apamée.

Saladin l'inspecta de très près et décida de l'attaquer malgré l'opposition de ses émirs, qui regardaient ce dessein comme trop téméraire. Plus l'entreprise était difficile, plus elle lui parut glorieuse. Le sultan rejoignit son armée et après avoir fait dresser les machines, fabriquer des ponts de bois, construire des échelles et battre inutilement la citadelle pendant plusieurs jours, il ordonna que tout fût prêt pour l'assaut. Obéissant à une tactique habituelle Saladin partagea ses troupes en trois corps, qui devaient attaquer l'un après l'autre. Imad ed-Dîn, prince du Sindjar, commandait la première division, le sultan la seconde et son fils la troisième. Lorsque le signal de l'assaut fut donné le prince de Sindjar passa le fossé sur un pont de bois, s'approcha du mur d'enceinte, essaya de l'escalader, mais après avoir vainement tenté de fixer ses échelles pendant plusieurs heures, il fut contraint de battre en retraite. Saladin, venu le relever, se lança, le sabre en main et à la tête de ses soldats, en criant:
« Allah Akbar ! »

Le cri de guerre de l'Islam fut repris par toute l'armée. Et dans une charge irrésistible, se couvrant seulement de son léger bouclier pour se protéger contre une pluie de flèches qui tombaient de toutes parts, Saladin arriva le premier sur les murailles, sauta dans la place, fut un instant entouré de si près par les chrétiens qu'il fut en danger de mort et ne fut dégagé que de justesse par ses mameluks. « Les assiégés, frappés d'admiration et de terreur, poursuit le biographe de Saladin, se jetèrent à genoux et demandèrent l'aman. »

Par sa décision, par son opiniâtreté, ayant su passer outre aux conseils des émirs dont les réticences faisaient apparaître les premiers symptômes d'une lassitude qui devait violemment se manifester plus tard, Saladin fut encore victorieux.

Peut-être troublé par le souvenir des massacres inutiles de Tortose et par les lueurs des incendies qu'il avait fait allumer aux quatre coins de la ville, il désira épargner aux vaincus de nouvelles horreurs et il ordonna de les traiter avec ménagement, libérant le gouverneur de la citadelle, le renvoyant avec dix-sept chevaliers au prince d'Antioche. Puis il partit assiéger Derbesâk, dont le château fort commandait la route des caravanes venant d'Alep, la plus grande ville commerciale de la Syrie du Nord. Beha ed-Dîn, qui participa à cette action, rend hommage à la bravoure des chrétiens, pour la plupart d'humbles pêcheurs, qui défendaient la place:
« Ils réparaient les brèches ouvertes dans les murailles par les musulmans sans se soucier des traits qui perçaient leurs compagnons. Ils ressemblaient à un mur. Sans armes, sans cuirasse, presque nus, ils apportaient d'énormes pierres pour combler les trous des fortifications. Dès que l'un d'eux était tué, un autre prenait sa place et continuait l'ouvrage commencé. »

Ils se firent ainsi sabrer en un quart d'heure. Le 16 septembre 1188 Derbesâk tombait au pouvoir des musulmans. Dix jours plus tard, c'était le tour du château des Templiers de Baghrâs, à mi-chemin entre Antioche et Alexandrette, dont la position commandait la passe de Beilân, par où passait la grande route stratégique d'Antioche à la principauté arménienne de Cilicie. C'est de là que Saladin envoya quelques mameluks qui semèrent la mort jusqu'aux portes d'Antioche. Le comte Bohémond, effrayé par tant de revers, sollicita une trêve.

Le patriarche, qui partageait avec lui le gouvernement de la principauté, était du même avis. Afin de préserver ce qui pouvait l'être encore en attendant les secours des royaumes chrétiens d'Occident, il chercha, lui aussi, à négocier avec Saladin. Ce dernier traita avec égards les envoyés d'Antioche et il leur accorda une trêve de sept mois après d'âpres marchandages pour une question de dinars.

Ayant ainsi anéanti en quelques semaines les principaux bastions de la résistance franque dans le Liban, Saladin licencia ses troupes et il regagna Damas.

Il y apprit une bonne nouvelle ; la forteresse de Kérak, édifiée en 1142 par Payen le Bouteiller sur la « Montagne de la Neige », et d'où l'on pouvait apercevoir à dix-huit kilomètres de là l'eau si merveilleusement bleue de la mer Morte, venait de tomber enfin, après un siège d'un an, entre les mains de son frère Malek el Adel. Cela se passait en novembre 1188. La famine avait eu raison des défenseurs de cette petite ville, très florissante à l'époque de la domination grecque, d'où partit Ruth la Moabite pour se rendre à Bethléem où elle devait épouser Booz, ancêtre de David. Après la chute de Kérak les communications entre l'Egypte et la Syrie musulmane se trouvaient rétablies.

Désormais la route de Damas à La Mecque ne pouvait plus être interdite aux musulmans contraints jusqu'alors, pour éviter les rançons et parfois de plus cruels désagréments, de faire un long détour par les pistes des déserts de Transjordanie.

C'est pourquoi dans tout l'Islam la nouvelle de la prise de Kérak par Saladin fut accueillie avec autant de joie que celle de la chute de Jérusalem. Un historien arabe qui vivait à l'époque que nous évoquons, relate que tous ceux de Damas qui n'avaient pu se rendre à La Mecque pour y faire sept fois le tour de la Caaba et jeter des cailloux au diable dans l'hallucinante vallée de Mina, se préparèrent enfin pour accomplir le merveilleux voyage. Ils formèrent aux portes de Damas la plus longue caravane de vrais croyants que l'on ait vue depuis longtemps, et l'allégresse éclata dans le cœur de chacun en les voyant partir vers la sainte cité dont aucun chrétien n'approcha jamais.

En octobre 1188, Saladin attaqua Saphet, au nord du lac de Tibériade. C'était une petite ville fort pittoresque avec ses maisons éparpillées sur trois collines et sa forteresse contrôlant la région du lac de Tibériade. Le siège se prolongea un mois et le sultan dut personnellement exalter le courage mollissant de ses hommes qui guerroyaient sans autre profit que celui de leur solde régulière. Il s'exposa au danger, participa aux travaux nécessités par la mise en place des béliers, des catapultes, des mangonneaux, des pierrières, des tours de bois roulantes, stimulant chaque jour l'ardeur de ceux qui devenaient peut-être un peu défaitistes lorsque la conquête d'une forteresse chrétienne ne s'avérait point aussi facile que celle d'un lopin de terre à courges. Malgré des pluies persistantes transformant le sol en marais, Saladin s'obstina dans son dessein de réduire Saphet, l'antique Saphet des Annales assyriennes qui vit camper sous ses murs les Ninivites de Tiglath-Pileser, roi d'Assyrie, et, le 6 décembre 1188, la garnison déposait les armes.

Malgré l'hiver et l'hostilité de son entourage qui rêvait aux patios et aux vergers de Damas et ne parvenait pas à s'accommoder de ces courses harassantes dans les vallées libanaises en cette saison noyées sous les brouillards et sous les pluies ; Saladin conduisit son monde devant le château de Belvoir dont il n'avait pas pu s'emparer dix mois plus tôt et il réussit à pénétrer dans cette place forte après plusieurs jours de combats acharnés de part et d'autre, dans les bourrasques incessantes et les pluies de fer, de plomb, de feu grégeois.

Le 5 janvier 1189, il faisait flotter ses enseignes sur ce qui restait de cette fière citadelle dont les derniers défenseurs furent autorisés à regagner librement Tyr, tant avait été grande et sincère l'admiration de Saladin et de ses émirs pour leur courage, leur mépris de la mort et leur ténacité à ne point vouloir se rendre.

Après avoir installé une garnison musulmane au château de Belvoir, le sultan se rendit à Jérusalem avec son frère, puis à Ascalon et à Acre dont il fit vérifier les fortifications par Karakush, surintendant des bâtiments officiels et restaurateur de la citadelle du Caire.

Enfin, le 21 mars 1189, après avoir congédié ses alliés mésopotamiens, Saladin regagnait Damas, sa capitale administrative. Il ne devait pas y jouir longtemps du fruit de ses victoires car l'Europe, alarmée par les défaites qu'elle venait de subir dans le Proche-Orient, rassemblait des armées fanatiques sur toutes les terres chrétiennes et, dans ses ports, des flottes nombreuses pour les transporter vers la Terre Sainte, devenue la terre de tant de combats...
Sources: Saladin le plus pur Héros de l'Islam — d'Albert Champdor — Editions Albin Michel; 1956

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