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Le plus illustre souverain musulman du Moyen-âge

Le retour à Damas
Damas Le 10 octobre 1192, Richard Cœur de Lion quitta la Terre Sainte. Il partait plus soucieux que lorsqu'il était arrivé, en juin 1191, en vue d'Acre assiégée déjà depuis près de deux ans par les forces chrétiennes. La paix qu'il venait de signer avec Saladin n'était pas celle qu'il avait souhaitée. Jérusalem n'avait pas été reconquise et le Plantagenet avait perdu tout espoir d'allier un membre de sa famille à celle des Ayyûbides.

Cette croisade l'avait ruiné et il revenait désenchanter, vieilli par les combats et par les fièvres.
Qu'il était donc loin, ce royaume de Jérusalem dont il avait pourtant pu voir de si près la capitale...
Quelle espérance le retenait encore à ce rivage qui disparaissait maintenant devant ses yeux, tandis qu'il voguait vers l'Occident ?
Quelles épreuves l'attendaient au retour ?

Philippe Auguste et son frère travaillaient ensemble à sa perte. Il semblait — mais pourquoi paraissait-il obsédé par ces pensées ? — qu'une malédiction pesait sur sa race. Il redoutait de connaître le même sort, la même fin pitoyable que celle de son père qu'il avait combattu, trahi, et qui expira en maudissant son fils...
Oui, les choses s'accomplissent ici-bas comme elles doivent s'accomplir sans que personne ne puisse jamais faire un pas en arrière. La poussière des hommes, fussent-ils couronnée, s'éparpille devant le souffle de Dieu...

Et le ciel manifesta sa colère contre le fils maudit... Le vaisseau de Richard Ier fut chassé par les vents dans le golfe de Venise, et il fit naufrage près d'Aquilée. Le roi d'Angleterre fut contraint de traverser une partie de l'Europe et de faire un long détour pour éviter le royaume de France, et les espions et les oubliettes de Philippe Auguste qui se souvenait que le Plantagenet avait voulu le faire occire par deux Ismaéliens faméliques et fumeurs de haschisch.
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Richard prisonnier de Léopold
Il remonta donc de Venise vers le nord, pénétra incognito dans les Etats du duc d'Autriche, dont le tenant du titre était malheureusement toujours celui dont il avait fait piétiner le gonfanon dans la boue, le lendemain de la prise d'Acre. Celui-ci fut fort aise d'apprendre que Richard Cœur de Lion errait sur ses terres, vêtu de hardes comme un manant ; encore sous le coup de l'affront qu'il avait subi autrefois, il fit traquer le roi d'Angleterre qui ne tarda pas à être reconnu, arrêté, emprisonné. Léopold, duc d'Autriche, le traita sans aucun ménagement et le conserva dans ses geôles presque trois ans avant de le remettre entre les mains de l'empereur de Germanie, Henri VI qui, lui aussi, avait une vengeance à assouvir car il n'avait pas pardonné à Richard Ier la façon désinvolte avec laquelle il avait agi en Sicile !

En un tête-à-tête qui ne dut point manquer de piquant, les deux monarques s'accusèrent de cruauté, de félonie, d'assassinat. Cependant, le bruit de ces querelles et les rapports relatant les mauvais traitements que subissait en Europe Richard Cœur de Lion indignèrent une partie des Anglais, les Normands et le Pape lui-même.
Mais les Germains refusaient de laisser partir le roi d'Angleterre avant de l'avoir jugé, non comme un roi, mais comme un simple particulier.
Ce dernier dut se justifier devant la Diète de Spire. Le Pape menaça et, devant l'intransigeance d'Henri VI, il excommunia ceux qui retenaient captif le roi d'Angleterre.
En dépit des foudres de Rome, le chef de la Troisième Croisade resta un an emprisonné en Germanie et il ne recouvra sa liberté qu'au prix de cent cinquante mille marcs d'argent, dont cent mille payés comptant.
Quand, enfin, il put regagner sa patrie, à peine débarqué, Richard Cœur de Lion devait apprendre que son frère l'attendait, à la tête de ses émeutiers...
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Saladin démobilise ses armées
Dès qu'il fut bien sûr que les derniers vaisseaux anglais avaient disparu à l'occident, Saladin congédia les troupes du Sindjar et de Mossoul, A El Melek ez Zâher qui regagnait Alep, il donna les conseils suivants:
« Je vous recommande à toute la puissance de Dieu, source de tous les bienfaits. Faites la volonté de Dieu car là est le chemin de la paix. Veillez à ne point répandre inutilement le sang car le sang répandu ne dort jamais. Cherchez à gagner le cœur de vos sujets, défendez sagement les intérêts de la communauté musulmane, car vous n'avez reçu mission de Dieu et de moi-même que pour assurer le bonheur des vrais croyants. Il faut aussi, pour bien gouverner, savoir gagner le cœur de vos émirs et de vos ministres. Je ne suis devenu grand comme je le suis que parce que j'ai gagné le cœur des hommes par ma bonté. Ne nourrissez jamais de mauvais sentiments contre personne. »

Ces paroles éclairent le caractère généreux de Saladin dont ses ennemis eux-mêmes reconnaissaient la grandeur d'âme. Le sultan passa les fêtes du mois Ramadhan à Jérusalem et il profita de ce séjour pour se consacrer à de pacifiques travaux. Il confia l'administration du nouveau collège qu'il avait édifié et doté à son secrétaire particulier Beha ed-Dîn, le fidèle compagnon de tant de batailles.

« Il fit, écrit El Imad, relever et fortifier les murailles extérieures de Jérusalem, embellir ses monuments, assurer la sécurité des routes. Il ajouta aux biens de mainmorte de la Médressa un marché avec ses boutiques et un domaine entouré de jardins. Il améliora la situation des sûfis et les dota d'un wakf important. Il transforma l'église qui se trouve dans le quartier de la Résurrection — que les Arabes nomment le quartier de Koumamah — en un hôpital qu'il pourvut de médecines de toute sorte. Il fit passer le rempart au-dessus de la Koubbah de Sion, qu'il annexa ainsi à Jérusalem, et il entoura la ville de fossés. »

Maintenant que la paix était revenue dans tout l'Orient, Saladin désirait faire le pèlerinage de La Mecque et se prosterner devant la sainte Caaba pour remercier Dieu des bienfaits dont il avait comblé son règne.

Il annonça son dessein et le Diwan ordonna que quiconque dans l'armée avait l'intention de participer au pèlerinage devait se faire inscrire, afin que l'on pût établir le chiffre de ceux qui se mettraient en route, et les états de ce qui était nécessaire pour le voyage en vêtements d'honneur et en nourritures. Saîf el Islam, gouverneur du Yémen, fut chargé d'assurer la sécurité de la caravane de La Mecque.
Tout était prêt pour le départ vers les lieux saints lorsque Saladin reçut de fâcheuses nouvelles de son frère El Melek el Adel, qui se trouvait alors dans la forteresse de Kérak.

Le calife abbasside se plaignait de l'activité de certains féodaux mésopotamiens plus ou moins protégés par le sultan. Bagdad n'admettait pas leur ingérence sournoise en Irak ou dans le Khorassan dans les affaires du Califat. Les chefs nomades de Syrie se prenaient pour de grands personnages au retour de la guerre. Les victoires dont ils avaient été les artisans les avaient grisés et ces héros des légendes futures se comportaient à la tête de leurs tribus comme s'ils étaient devenus les égaux des émirs du commandeur des croyants.

Cette question des émirats secondaires de Mésopotamie et d'Irak n'avait d'ailleurs jamais été réglée à la satisfaction de tout le monde, et Saladin, usé par une guerre de Trente Ans contre les chrétiens, n'était aucunement disposé à retourner guerroyer en Mésopotamie comme il l'avait fait jadis pendant cinq ans sans réussir à mettre un peu d'ordre dans ces affaires aussi compliquées Il envoya à Bagdad le cadi de Damas pour expliquer son point de vue.

Et, tandis que l'on s'inquiétait de l'ampleur des troubles de l'Irak et du Khorassan, d'autres mauvaises nouvelles parvenaient à Jérusalem:
« A Damas, les injustices qui accablent les fellahs sont telles qu'on se demande comment la pluie arrose encore leurs champs, et l'oppression que les possesseurs de fiefs exercent sur leurs tenanciers dépasse tout ce que l'auteur de ces lignes pourrait imaginer. A Wadi Barada [vallée du nord-ouest de Damas], le désordre est permanent, le sabre fait couler des torrents de sang et rien n'arrête ces excès. Les villes frontières de l'Islam n'ont plus de stocks de vivres.
Le rendement des impôts ne couvre plus les dépenses et partout les affaires suivent une pente funeste. » (Abu Shâma.)
Tous ces soucis qui l'accablaient au lendemain de la signature de la paix avec le roi d'Angleterre, déterminèrent Saladin à ajourner son pèlerinage à La Mecque et il en éprouva une peine très vive.
Avant de se rendre en Egypte pour se faire rendre compte de l'administration de ses gouverneurs, Saladin décida de passer quelques mois à Damas.

Il quitta Jérusalem le mardi 15 octobre 1192, inspecta les forteresses maritimes de la côte, prit la route de Baniyas, s'arrêta à Naplouse pour enquêter sur le bien-fondé des plaintes des habitants de cette ville qui accusaient leur gouverneur, El Meshtûb, de manquer de douceur dans son comportement à l'égard de ses administrés.

De là, il se rendit à Samaria ; dans la forteresse de Kaukab, il reçut Beha ed-Dîn Karakush, venu en grande pompe lui rendre hommage. Poursuivant partout où il passait une minutieuse inspection des ouvrages militaires, il fit faire des travaux de réparations dans plusieurs places fortifiées du Sahel, les pourvut de cavalerie et d'infanterie et créa de nouveaux postes militaires dans la crainte d'un retour offensif inopiné des Francs.

Il entra le 30 octobre à Beyrouth, où il fut reçu avec de grands honneurs par Yzz ed-Dîn Samah, gouverneur de cette ville. Il allait partir, lorsqu'on le prévint que le prince d'Antioche, Bohémond, se présentait avec de nombreux seigneurs de sa principauté pour lui rendre hommage et solliciter sa protection.

Saladin lui accorda la faveur de le recevoir, ainsi que les quatorze barons l'accompagnant. Le sultan combla ses visiteurs de présents, leur témoigna beaucoup d'amitié et assigna à Bohémond d'Antioche une pension de vingt mille dinars à prélever sur le Trésor public.

Saladin arriva enfin à Damas, après quatre ans d'absence, le 4 novembre 1192, au milieu d'une foule délirante d'enthousiasme. Pendant plusieurs semaines, les fêtes succédèrent aux fêtes et toute la ville s'associa à ces réjouissances données en l'honneur du plus pur héros de l'Islam.

Jamais la gloire d'un homme n'avait paru aussi éclatante depuis Mahomet. Saladin avait remporté la plus célèbre de toutes les victoires de l'Islam, celle de Hattîn qui leur ouvrit les portes de Jérusalem et fit tomber un voile de ténèbres entre les nations de l'Occident et celles de l'Orient.
On avait pleuré la perte de Jérusalem dans les plus humbles hameaux de France et le règne de Saladin y avait été maudit...
Mais ici, à Damas, Saladin devenait déjà de son vivant, et pour la postérité, le sabre de l'Islam ; il incarnait le génie de l'Islam, en devenait le symbole, et pour les temps à venir son nom seul en faisait craindre le réveil...
Du fond des provinces les plus lointaines, les émirs, les chefs de tribus, les kaïmmakams, les cadis, les ulémas, se rendirent à Damas pour le saluer.
Et les poètes chantèrent la merveilleuse épopée des cavaliers d'Allah...
Sous le ciel étincelant d'étoiles de l'Arabie Heureuse, sur toutes les routes caravanières menant vers la Caspienne ou s'enfonçant au cœur du mystérieux continent asiatique. Partout, sous les tentes en poils de chameau, sous les arcades des caravansérails puceux ou dans les patios d'Ispahan ; partout, dans les douars berbères ou dans les campements de Mongolie ; partout, jusqu'au seuil du Tibet et jusqu'aux hauts plateaux d'Ethiopie, les poètes qui racontent l'histoire des héros firent entendre la légende de Saladin, « le plus pur héros de l'Islam. »..

Cependant, dès les premières semaines de l'an de l'hégire 589 (1193), la santé du sultan s'altéra et les eunuques condamnèrent sa porte aux visiteurs qui s'empressaient à Damas pour le voir et le complimenter.
Ses médecins lui avaient formellement interdit de quitter sa résidence, mais Saladin voulut accueillir dans les premiers jours de février 1193 une importante caravane revenant de La Mecque et il se rendit au-devant d'elle dans la froide vallée du Barada qui mène à Damas. Il ressentit un violent malaise alors qu'il était à cheval et la fièvre à nouveau le terrassa. Il regagna Damas, abattu, pouvant à peine se tenir en selle. Il s'alita. Définitivement.
Le mal, une fièvre typhoïde, empira. Le samedi 21 février, Beha ed-Dîn, venant prendre de ses nouvelles avec El Fâdel et Melek el Afdal, deux des fils du sultan, le trouva à toute extrémité. Quand Saladin entra dans le coma, la ville fut en deuil.
Les marchands, effrayés, fermèrent leurs boutiques dans les souks, dans la crainte des troubles qui pouvaient se produire à l'occasion de la mort de Saladin.
El Melek el Afdal, pressentant que la fin de son père était imminente, fit mander à la citadelle, tandis que le harem du sultan moribond se lamentait. Le gouverneur de Damas, et tous les émirs et atabegs kurdes présents dans la ville, afin qu'ils prêtassent devant lui le serment d'allégeance avant qu'il pût « siéger dans l'iwan et présider le repas » (El Imad, op. cit.), serment que les cadis venaient de rédiger en ces termes:
« Dès maintenant, je jure fidélité et obéissance à Saladin tant qu'il vivra et je veillerai à soutenir toujours son gouvernement, consacrant à son service ma vie, mes richesses, mon épée, mes hommes. Après lui, je garderai la même foi à son fils El Afdal et aux héritiers de ce prince. Je prends Dieu à témoin que je lui obéirai et soutiendrai son gouvernement, consacrant à son service ma vie, mes richesses, mon épée, mes hommes. Et je jure que mes actions correspondront à mon serment car Dieu est témoin de mes paroles. Si j'oublie ce serment, je veux que mes épouses me soient ôtées, que mes esclaves deviennent libres et je me rendrai, pieds nus, au pèlerinage de La Mecque. »
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Saladin remit son âme à Dieu
Damas Le mercredi 4 mars 1193, à l'âge de cinquante-six ans, après la prière du matin, Saladin rendit l'âme, tandis qu'Ahû J'affer, imam du Kellasâ, lui récitait les versets du Coran. « Les ténèbres succédèrent à l'éclat du jour quand cet astre arrivé à son déclin disparut dans la nuit du 27 Safer. Avec lui, les sources de la lumière s'obscurcirent, avec lui moururent les espérances des hommes. La générosité disparut et l'inimitié se répandit. ».. (El Imad, op. cit.)

Récit de Mohammed Ibn el Kadessi:
« Ce fut le samedi 13 de Rebi'l (19 mars) que l'on apprit à Bagdad la mort de Salah ed-Dîn Yousouf, fils d'Ayûb. Il est raconté qu'on déposa avec lui dans sa tombe le sabre qu'il avait porté pendant la guerre sainte ; on agit ainsi sur le conseil de son fils El Fâdel, qui aurait ajouté ces paroles:
« C'est sur ce sabre que Saladin s'appuiera pour entrer dans « le paradis d'Allah. »
El Fâdel fournit le linceul. Il lava le corps de son père et l'ensevelit, assisté du prédicateur de Damas.

On m'a rapporté qu'on vit en songe Mahomet, entouré de ses Compagnons, venir visiter le tombeau de Saladin peu de jours après que la dépouille du grand sultan y fut déposée ; devant la grille en fer incrusté de nacre, devant le choubbak, les visiteurs venus du ciel se prosternèrent.

La nuit pendant laquelle mourut Saladin, quelqu'un entendit dans la citadelle une voix qui disait:
« Cette nuit, Yousouf est sorti de sa prison », ce qui est conforme à cette sentence du Prophète:
« Ce monde est la prison du vrai croyant et « le paradis de l'Infidèle. »
Saladin est mort !
Saladin est mort !
Saladin est mort !
Et le soleil a disparu dès le matin. L'âme du monde s'est envolée, et avec elle tant d'autres âmes. Le glaive de Dieu, qui menaçait toujours les ennemis de notre foi, est rentré au fourreau. La terre ne possède plus la montagne qui l'empêchait d'osciller, le mont Kaf fixant la stabilité de l'univers. (Coran, chap. lxxviii, verset 7.)

En perdant son défenseur, Naçer, l'Islam reste comme une mère pleurant son fils unique... Saladin est mort, et il n'est pas un seul homme que cette nouvelle n'ait frappé de stupeur et qui ne se soit senti atteint dans son cœur et dans son intelligence. »

Le plus pur héros de l'Islam mourut dans une extrême pauvreté, laissant pour toute fortune quarante-sept dinars et une pièce d'or tyrienne.

Ses familiers durent emprunter de l'argent pour couvrir les frais des funérailles, et le cadi El Fâdel offrit les vêtements d'apparat et le linceul. Et pourtant, par deux fois dans sa vie, à la mort du calife fatimide El Adid et à celle de l'atabeg Nûr ed-Dîn, Saladin eut l'occasion d'acquérir d'immenses richesses. Il partagea entre ses soldats et ses partisans les trésors du calife qui avait régné sur l'Egypte, et il refusa de se réserver la moindre parcelle de la colossale fortune de Nûr ed-Dîn, le remettant intacte entre les mains des fils de celui-ci.

Le deuil fut général car, note Beha ed-Dîn, depuis la perte des quatre califes légitimes, l'islamisme n'avait pas reçu un coup pareil. Des prières furent dites pour le repos de son âme dans les mosquées de La Mecque et de Médine, honneur qui n'était habituellement rendu qu'aux seuls califes.

Et le corps de ce pieux soldat fut transporté un peu avant la prière de l'asr dans les jardins du Palais d'Été.
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Le dernier tombeau de Saladin
Tombeau de Saladin Quelques années plus tard, il reçut dans la Madrasa al Azîzîya, près de la Grande Mosquée, sa demeure définitive et, depuis, son âme dort en paix en cette cité sainte de Damas dans la lumière d'une gloire qui croît de siècle en siècle.

Voici ce qu'écrit El Imad, dans son livre intitulé Otba ez Zeman, la Faveur du Siècle:
« Quand le sultan mourut à Damas, son fils, El Afdal, chercha longtemps en quelle place il devait l'enterrer. Il prit conseil et on l'engagea à faire édifier un tombeau près de Mesdjid el-Kadem, la « Mosquée du Pied », où un grand nombre de savants jurisconsultes et de dévots étaient enterrés. (Cf. Sauvaire, Description de Damas, Journal asiatique, 9e série, t. vil et t. vi.) On lui rappela que lorsque Saladin tomba gravement malade à Mossoul, en 1185, il avait recommandé qu'on l'enterrât à Damas dans la partie méridionale du Méidan el Haça, la Place aux Cailloux, de sorte que sa tombe, se trouvant sur la voie la plus fréquentée, celle des caravanes, tous les passants et les voyageurs venus de très loin pourraient prier pour lui, et que les troupes partant pour la guerre passeraient dans son voisinage.

En conséquence, El Afdal ordonna de construire le tombeau de Saladin près de Mesdjid el-Kadem, et chargea de ce soin Bedr ed-Dîn Mawdoûd, gouverneur de Damas, Mais l'année où les travaux commencèrent coïncida avec l'arrivée d'El Aziz qui mit le siège devant Damas et détruisit tout ce qui était déjà édifié.
Plus tard, le 15 décembre 1195, le corps de Saladin fut transporté dans une koubbah (chapelle funéraire) attenante à la mosquée, et construite sur l'emplacement d'une maison qui avait appartenu à un pieux personnage.
Le corps fut porté dans la koubbah par les mameluks, les eunuques et les familiers les plus intimes du défunt. Après qu'il eut été mis au tombeau, El Afdal pénétra seul dans le mausolée auquel était confié le précieux dépôt, et pendant trois jours et trois nuits il médita devant le tombeau de son père. »
C'est ce mausolée couvert par une coupole à côtes que l'on peut visiter aujourd'hui à Damas, entre deux vieilles madrasas.
Ce monument funéraire était depuis fort longtemps abandonné lorsque l'empereur Guillaume II, qui visita Damas à la fin du siècle dernier, fut ému par son état de délabrement. Il le fit restaurer et offrit une lampe d'argent habilement gravée à son chiffre et à celui du sultan Abdûl Hamid.
A côté du cercueil de Saladin se trouve celui de son secrétaire Beha ed-Dîn, le meilleur et le plus fidèle compagnon de sa vie.
A l'ouest du mausolée, le visiteur remarquera de belles faïences turques du XVIIe siècle sur lesquelles court une inscription rappelant aux vrais croyants que « Saladin délivra Jérusalem, troisième ville sainte de l'Islam après La Mecque et Médine, de la présence des Infidèles. »

Maître de l'Egypte, de la Syrie du Sud et de la Syrie du Nord, de la Palestine, du Haurân, de la Transjordanie, de la Djézireh, de la Mésopotamie, du Yémen, le vainqueur des turbulentes dynasties ortoqides de Mardin, des Zengîdes de Mossoul, des Arméniens, celui qui supprima le califat fatimite au profit de celui de Bagdad. Celui qui mit de l'ordre dans les affaires des atabegs syriens, celui qui reprit Jérusalem aux Francs et mena contre eux pendant vingt ans une guerre sans merci, laissa pour toute fortune à ses dix-sept enfants, outre un empire, quarante-sept dinars et une piécette d'or !

Plus d'une fois, il lui arriva de manquer du nécessaire et la place de trésorier n'était pas auprès de lui une sinécure. Et ceux de ses fils qu'il n'avait point pourvus d'un gouvernement quelconque parce qu'ils étaient trop jeunes n'eurent d'autre ressource, après la mort de leur père, que d'aller gagner leur vie au service des frères, des oncles ou des neveux qui s'entredévoraient déjà comme des loups autour de l'héritage politique de Saladin.
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L'histoire se souviendra de ce Pur Héros de l'Islam
Saladin restera dans l'histoire de l'islamisme comme l'une de ses plus éminentes figures. Au moment où l'Europe se remettait à peine de ce terrible choc psychologique qu'elle avait reçu à l'époque des invasions musulmanes, au moment où Byzance jusqu'alors si redoutée, mi-asiatique mi-chrétienne, laissait massacrer en Asie Mineure les armées des premières croisades, brisant ainsi l'impétuosité des courants populaires de la guerre sainte contre l'Islam, Saladin, âme d'un Islam resté jeune, sain, dynamique, apparaît sur la scène de l'Histoire.

Il accroît sa puissance, à ce moment particulièrement favorable pour conduire la guerre contre une chrétienté moins ardente qu'un siècle auparavant. Sans aucun doute, l'idéal religieux dans la lutte est du côté de Saladin.

Chasser définitivement les chrétiens de Syrie, de Palestine et de leurs fiefs secondaires de Mésopotamie qui représentaient une menace contre Bagdad, siège du califat, tel fut le souci d'un règne qui ne fut qu'une longue suite de batailles.

Recommencer au profit des fidèles de Mahomet l'aventure romaine dont l'empire était précisément formé par la Méditerranée et par les terres qu'elle baignait, telle fut l'ambition de Saladin.

L'Egypte ayyûbide et sa marine sont le contrepoids de la puissance byzantine dont les flottes échouent devant Alexandrie et devant Damiette.

Après son éclatante victoire de Hattîn qui lui livre Jérusalem et la Palestine, il apparaît bien que la position de la chrétienté en Orient va devenir rapidement intenable.
C'est alors que se produit un fait considérable:
Saladin, maître de presque toute la côte, au lendemain d'une victoire qui a douloureusement retenti dans l'Europe inquiète, échoue devant une poignée d'hommes retranchés sur le mémorable rocher de Tyr, qui deviendra ainsi la base de la lente mais sûre reconquête franque.

Dès lors, la fortune politique de Saladin semble fixée. Les grandes choses sont accomplies. Les émirs commenceront à se lasser d'une vie qu'il faut mener à cheval, sans repos, sans beaucoup de profit. Jusqu'à ce siège de Tyr, jusqu'à cet échec, l'action politique de Saladin ne cesse de s'étendre. Il a refait l'unité syrienne et, du Nil au Tigre, l'empire ayyûbide se fortifie d'année en année.
Saladin possède trois capitales: Le Caire, Damas, Alep. A Bagdad, on le flatte, on le craint peut-être ; à Mossoul, foyer traditionnel des rébellions contre les Syriens, on reconnaît son autorité.

Après Tyr, après la malheureuse affaire d'Acre dont le sultan ne pourra sauver la garnison, sa vie politique est terminée. Il faudra marchander avec le rusé roi d'Angleterre qui, venu au dernier moment et sans victoire éclatante et décisive, pourra tout de même traiter d'égal à égal avec Saladin qu'il n'a point battu sur le terrain militaire, mais qu'il a su user en le traînant, de négociation en négociation, jusqu'à cette fameuse paix de l'été 1192 qui fut accueillie avec enthousiasme par tout le monde.

On pourra remarquer que, depuis Tyr, jamais le zèle religieux de Saladin n'a été aussi vif. Une exaltation religieuse le possède. Il lit lui-même à ses enfants le traité que Kotb ed-Dîn en Nîsâbûri avait expressément composé pour lui. Quand il ne peut pas assister à la prière solennelle du vendredi, il fait venir l'imam chez lui et, s'il est malade, il se contraint à se lever pour écouter la prière. Il tient exactement le compte des jours pendant lesquels il doit jeûner.
Quand il passe la nuit sous sa tente de campagne, la sentinelle qui le garde a l'ordre de lui lire des versets du Coran.
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Les Francs se préparent à la reconquête
Alors que les Francs reçoivent sans cesse de nouveaux et importants renforts à Acre, alors que deux rois prennent le chemin de la Terre Sainte qu'il vient de conquérir, et que le bruit se répand en Orient que le Pape désire prendre part en personne à la croisade contre Saladin. La lettre suivante qu'il adressa au calife pour réclamer son appui, témoigne bien de son fanatisme:
« Les chrétiens reçoivent sans cesse de nouveaux secours plus nombreux que les flots de la mer, plus amers pour nous que ses eaux saumâtres. Quand il en périt un sur terre, il en arrive mille par mer. La semence se trouve plus abondante que la moisson. Ces ennemis de Dieu se sont fait de leur camp une forteresse inexpugnable. Ce n'est pas qu'il n'en ait déjà péri un grand nombre, mais nos compagnons commencent à se lasser d'une guerre aussi longue ; hâtons-nous d'implorer le secours du Seigneur. Dieu, sans doute, nous exaucera par considération pour notre maître, le commandeur des croyants. Voilà que le Pape des Francs impose aux chrétiens des pénitences et des dîmes ; il les fait revêtir de deuil, jusqu'à la délivrance du tombeau de leur Dieu. Mais vous qui êtes du sang de notre prophète Mahomet, c'est à vous de faire dans cette circonstance ce que le Prophète ferait lui-même s'il se trouvait au milieu de son peuple, car il nous a confiés, nous et tous les musulmans, à votre garde. Ah ! Plût à Dieu que votre serviteur fût délivré des inquiétudes qui le tourmentent ! Cependant, il a plus que jamais confiance en Dieu. Il attend son salut de lui. Ô mon Dieu ! Je me résigne d'avance à ce qui m'afflige et afflige les miens, pourvu que cela te soit agréable. »

Le fanatisme de Saladin, écrit très justement M. Soberheim dans l'excellente notice qu'il consacra à notre héros dans les colonnes de L'Encyclopédie de l'Islam, « ne s'exerça que contre les Croisés en général, mais non contre chacun d'eux personnellement, ni contre les chrétiens soumis à son gouvernement, bien que, lorsqu'il arriva au pouvoir, il tînt d'abord la main à ce que les prescriptions relatives aux vêtements distinctifs des Chrétiens et des Juifs fussent observées strictement. Il suivit la même voie que Nûr ed-Dîn et put passer pour le promoteur de la réaction sunnite contre les tendances persanes du shiisme en matière d'architecture, de littérature et de protocole. »

Dans les dernières années de son règne, les rapports personnels entre les musulmans et les chrétiens s'améliorent. Le 29 mars 1192, un prince ayyûbide, El Malik el Adil, est armé chevalier à Acre par le roi d'Angleterre, qui était alors en relations d'amitié avec son père, Saladin.
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Saladin était juste et tolérant
Comme administrateur des affaires publiques, Saladin nous est présenté par son meilleur biographe Beha ed-Dîn, qui fut longtemps son secrétaire avant d'aller enseigner à Alep, comme un souverain extrêmement méticuleux.
Il ne voulait remettre à personne le soin d'annoter les requêtes qui lui étaient présentées ; il prenait le temps de consulter les mémoires qui lui parvenaient de tous les points de son empire.
En dépit de ses besoins d'argent pour mener ses guerres, il trouva le moyen de diminuer les impôts. Ami des sciences théologiques, protecteur des savants, Saladin fit en outre construire la fameuse citadelle du Caire et restaurer de nombreux monuments à Jérusalem. La manière dont il rendait la justice est restée célèbre en Orient: lorsque ses affaires le lui permettaient, il tenait lui-même son divan, le lundi et le jeudi, assisté de ses cadis, soit à la ville, soit à l'armée, et il admettait à son tribunal aussi bien les chrétiens que les musulmans.
Devant Saladin, les pauvres avaient les mêmes droits que les riches.
Sa clémence et sa pitié furent telles que l'on eût tôt fait d'entretenir autour de lui une réputation de faiblesse qui encouragea son personnel domestique à édifier sa fortune avec la sienne.
Ses serviteurs le volaient effrontément et ses trésoriers pillaient ses revenus avec d'autant plus de désinvolture que Saladin ne s'en apercevait pas ou ne daignait point attacher à ces choses une trop grande importance.
Ce chef, ce vainqueur de tant de batailles qui ne pouvait pas voir gicler du sang sans éprouver aussitôt un réel malaise, craignait ses émirs, ne voulait point se rappeler leurs offenses, préférant conserver leur amitié par sa douceur et ses générosités.
Lorsqu'une partie des émirs se rebella ouvertement contre lui au cours du siège d'Acre, Saladin, contre toute attente, n'osa pas faire un exemple.

Le miracle, ce fut qu'il se maintint sans violence, sans lois d'exception, sans employer le fer ou le poison, à la tête de l'empire musulman qu'il créa et fortifia en si peu d'années. Et que personne, parmi ses émirs, ses fils, ses amis, ses eunuques, ses mameluks, ne songea à contester ses titres et ses droits, ou à le faire disparaître, à la faveur de l'un de ces interminables banquets orientaux, à la fin desquels, entre les pâtisseries gluantes et épicées et les sorbets à la neige, disparurent tant de princes et tant de héros de l'Islam...
Sources: Saladin le plus pur Héros de l'Islam — d'Albert Champdor — Editions Albin Michel; 1956

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